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fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS CachanSociologie des crises politiquesDobry (1992)DOBRY Michel (1992), Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques |
1. Je fais quelque chose de linéaire. Je m’arrête aux 5 premiers chapitres, qui couvrent tout de même les 200 premières pages, quitte à compléter ensuite. Je passe sans doute un peu vite parfois, mais l’arrache veut ça (s’ajoute la complexité du texte, du propos et des concepts). J’ajoute, pour finir, que l’auteur est une masse, qui a lu beaucoup plus que moi sur la question du conflit social. Il passe donc son temps à faire référence à différents travaux antérieurs pour les critiquer et situer son approche vis-à-vis d’eux. Vu qu’ici je suis bien incapable de juger de la pertinence de ces réserves, je me contente de les recopier tel quel, afin que vous puissiez suivre le raisonnement. Quelqu’un de plus calé pourrait sans doute critiquer la lecture que lui-même en fait. Ici, il faut considérer comme implicite, à chaque fois qu’un modèle concurrent est cité, « Michel Dobry estime que… ». Voilà.
2. L’auteur est bourdieusien. D’ailleurs en gros tout l’ouvrage ne vise qu’à transposer la théorie des champs (ici appelé secteurs) à l’analyse des crises politiques (le monde social comme ensemble de secteurs, multisectoriel donc, ayant chacun leurs propres règles du jeu, leurs habitus (attention au pluriel) ; la crise (ici, conjoncture fluide) comme interpénétration de ces différents univers objectifs, qui induit un brouillage des frontières, des règles du jeu, et vient affecter la valeur des différents capitaux (un point essentiel du raisonnement, les variations de la valeur des capitaux dans la dynamique de la crise) et des ressources que l’on peut espérer en tirer pour résoudre le conflit NB : les Goffmaniens pourront se reporter aux derniers chapitres des cadres et à la question de la gestion de la rupture de cadre, qui peut ici être transposée par analogie me semble-t-il). Donc, attendez vous à bouffer du mot compliqué (désobjectivation des rapports sociaux, désectorisation, etc.) et du concept systémique, qui marche en système donc. Objectif de la fiche : synthétiser le dit modèle analytique pour vous le rendre à peu près compréhensible. Et si jamais mes efforts n’y suffisent pas, allez relire les fiches de « expliquer et comprendre » sur Le Sens Pratique, et transposer la représentation du monde social à l’analyse du conflit.
3. Il aurait sans doute été souhaitable de développer les différents modèles et exemples qu’il prend et démonte. Là, j’y connais rien et le temps manque. Peut être dans une deuxième version...
4. Le monsieur élabore un modèle, et, en bon bourdieusien, passe beaucoup de temps à se demander si tout cela est valide, dans quelle mesure, etc. Ce qui nous vaut de longs développements épistémologiques, qui pourraient tout à fait illustrer « expliquer et comprendre ». Vous ne tiendrai pas rigueur, je laisse ça de coté, croyant assez peu au sujet croisé…
Objectif explicite de l’ouvrage : Analyser les crises politiques affectant plusieurs espaces sociaux, y compris dans leur déroulement (donc, question du comment de la crise, qu’est ce qui se passe ?).
Hypothèse de départ : Cela ne peut se faire qu’en tenant compte de la « différenciation structurelle » des sociétés modernes, soit de l’existence de « contextes de sens » différenciés.
Pour cela, on abandonne la représentation de la crise comme rupture de l’ordre routinier, et l’on fait une autre hypothèse forte, celle de continuité de la crise par rapport à la normale. Donc, au passage, on laisse de coté la représentation de la crise comme manifestation pathologique, anormale etc (comparer à mon avis Durkheim, l’anomie et la pathologie). Du coup, on se retrouve avec une analyse qui se rapproche du champ et des questionnements de la mobilisation des ressources.
Autre point de rapprochement avec cette théorie, l’attention portée à l’activité tactique des acteurs eux-mêmes.
Au total donc cette hypothèse de continuité « déplace l’intérêt théorique vers ce qui se joue dans la crise et les échanges de coups qui y interviennent », au détriment des causes, déterminations etc.
Est on condamné alors à répéter le discours des indigènes ? Non, car on va penser leurs actions dans leur rapport à leur contexte (Hum…), questionner leur insertion dans des ensembles structurels complexes, et élaborer une typologie des conjonctures conflictuelles (que je n’ai guère trouvé dans l’ouvrage, qui se centre sur les conj. Fluides) pour en rendre compte. Ce qui correspond bien notons le, à une hypothèse de continuité du système social dans la crise elle-même.
On retrouve donc bien l’analyse de la mobilisation des ressources, en mettant l’accent sur l’activité tactique (apport de cette théorie), mais on s’en écarte aussi en considérant que cette mobilisation ne prend sens que dans un contexte.
Bien voir qu’au passage, on cesse de concevoir le conflit social comme source de modernisation, ou encore de changement social.
En mettant ‘accent sur le déroulement en effet, on analyse plus la crise selon ses résultats, et on abandonne donc une vision téléologique. Ce qui du coup permet de constater que parfois, le changement social que l’on croît y observer est très relatif.
Pour parvenir à ce résultats, il faut des concepts (z’allez en bouffer). Tout d’abord, on prend une acception étroite de la mobilisation des ressources : « On ne parlera de mobilisation que lorsque des ressources données s’insèreront dans une ligne d’action, ou mieux, un coup (move), et ce uniquement dans un contexte conflictuel ». Ce qui appelle différentes rq :
- Il faut bien définir le coup (j’avais dit…) : « les actes ou comportement individuels ou collectifs qui auront pour propriété d’affecter soit les attentes des protagonistes d’un conflit concernant le comportement des autres acteurs, soit ce que Goffman appelle leur situation existentielle, soit encore bien entendu les deux simultanément… ». (Voir ici me semble-t-il que la référence à Goffman n’est pas innocente, mais elle pose la question de l’interprétation et de la perception du coup. En gros, ce qui compte, ce n’est pas seulement ses effets réels, mais encore symboliques. On y vient très vite).
- La mobilisation et le coup ne sont conçus que dans leur dimension tactique, et suppose donc l’existence d’un conflit. Autre point incident, avec cette définition du coup, on s’attache donc aussi aux modes de faire-valoir des ressources. (Donc pas seulement leur effectivité et leur caractère réel, mais aussi symbolique. Il prend à ce sujet l’exemple de l’exil de DG à Baden-Baden. Voir aussi, me semble-t-il, qu’il adopte une conception potentielle du pouvoir, la ressource, et le pouvoir qu’elle procure, pouvant avoir un efficace symbolique sans pour autant être effectivement mobilisée)
- Se trouve donc exclues les situations de coopération pure. On ne parle que de conflits, mais de conflits mixtes, pour la raison fondamentale que dans la mobilisation et l’échange de coups, les intérêts des acteurs sont non seulement peu transparents, mais de plus susceptibles d’être remis en cause par les actions des autres camps. Donc conflit mixtes, et variation des intérêts ou motifs de l’action dans l’action elle-même (voir Schütz pour cette question, distinction actum/actio)
- Voir qu’avec cette vision tacticienne, on écarte aussi le biais qui voit dans la mobilisation le seul fait des mécontents ou des dominés. Tout le monde est tacticien, et donc le conflit touche tout le monde.
Voilà pour ces diverses remarques incidentes. Il faut à présent étudier la logique des coups, et donc interroger les calculs relatifs à l’activation des ressources. Ici, l’idée est simple (voir Schütz, Weber ou Bourdieu à ce sujet), ces calculs, plus ou moins conscients, ne prennent sens que dans un contexte déterminé qui leur donne sens. L’efficace d’un coup dépend donc d’une histoire, celle du contexte dans lequel elle s’insère (voir Reynaud et le brouillage des revendications à ce sujet), et là aussi revêt un caractère symbolique. Tout cela conduit au contraire à considérer les mobilisations dans leur dispersion. Elles ne sont pas l’objet d’un jeu réglé qui marcherait tout seul (pas de téléologie façon lutte des classes donc), mais au contraire la rencontre fortuite d’intérêts hétérogènes et divergents.
Reste alors à considérer le caractère instrumental de la mobilisation des ressources. Ici, reproche à Tilly une conception substantialiste des ressources, qui seraient dotés de « caractéristiques intrinsèques (le mot est de Tilly) transposables d’un contexte à l’autre. Selon lui, l’idée est ruineuse, et il faut au contraire insister (et il ne manquera pas de le faire) sur les variations de valeur des ressources selon le contexte. Les ressources ont donc un caractère relationnel (Je dirais même doublement relationnel. A la fois relatif, leur valeur est déterminée par celle des autres ressources mobilisables, et contextuel, qui dépend de plus d’un contexte particulier. Voir tout ce que cela implique quant à sa conception du pouvoir).
Dernier point de ce chapitre d’introduction (j’ai pas mal développé, car je crois que c’est vraiment là que se trouvent toutes les clefs). Cette variabilité des ressources et leur caractère contextuel amène également à considérer l’interaction entre les actions et le contexte lui-même, soit à considérer les crises comme mobilisation de ressources, mais aussi (et c’est bien là qu’il s’écarte de cette théorie), comme transformations des structures. Et il s’agit alors d’interroger justement ce passage à l’état critique des espaces sociaux impliqués dans la crise. Donc, ces contextes doivent être doublement interrogés, à la fois dans leur « sensibilité » (à la fois vulnérabilité et potentialité vu ce qu’il en dit plus loin) et dans « les logiques de situation » qu’ils prescrivent à l’action.
Et là c’est la fête, en guise de conclusion du chapitre, un chapelet de définition :
- Système social complexe : tout système social organisé autour d’une multitude de sphères sociales autonomes, fortement institutionnalisées et disposant d’une logique spécifique
- Secteur les parties de ce système, une sphère donc
- Mobilisations multisectorielles celles qui touchent plusieurs sphères simultanément
- Mobilisations restreintes celles qui ne touchent qu’une seule sphère
- Et en enfin conjoncture politique fluide « la classe particulière de conjonctures critiques qui correspond à des transformations d’état des systèmes complexes lorsque ces systèmes sont soumis à des mobilisations multisectorielles ».
(Vous aurez donc compris que vu l’objectif énoncé plus haut, il s’en tient à ces conjonctures fluides)
Je passe, pas le temps, bien que le chapitre puisse s’avérer intéressant. Je me réserve la possibilité de le ficher ultérieurement, sinon je mets à disposition le bouquin pour photocopie (pour info, outre ces trois illusions, il étudient surtout différents modèles analytiques pour les démonter. C’est donc très intéressant, mais aussi très (trop) long à résumer pour moi maintenant. Et je pense que le mieux serait de le lire directement en fait, pour se faire un petit panoptique de divers travaux anglo-saxons. D’où ma proposition).
Je vous résume juste les trois illusions, pas très compliquées :
- Illusion étiologique, qui consiste à prétendre expliquer une crise par la seule mise en évidence de ces déterminants, causes, principes etc, oubliant du coup toute la question de son déroulement et sa contingence
- Illusion de l’histoire naturelle, qui croit pouvoir dégager les lois des crises par leur simple description, comme si les régularités observées suffisaient à reconstruire la logique d’une série d’événements
- Illusion héroïque, qui survalorise l’action individuel, ou sous socialise les calculs et actions des acteurs.
(Là je préviens tout de suite pour ceux qui ont déjà quelque peine, on commence vraiment dans la construction analytique… Vous pouvez, si cela vous ennuie, vous contenter du premier chapitre, qui dit bien tout ça à moindre frais. Pour les acharnés, on continue)
Thèse centrale : comprendre la crise ne peut se faire qu’en tenant compte de l’existence de sphères sociales autonomes, qu’il faut interroger.
Donc, contenu de ce chapitre : les concepts nécessaires pour penser cette différenciation structurelle que j’ai annoncé plus haut.
On va donc faire ressortir ici les traits typiques qui permettent de comprendre le déroulement des processus de crises. Pour cela, on considère les secteurs selon une double perspective, pour voir qu’ils disposent d’une autonomie interne, qui prescrit des logiques sociales spécifiques, mais n’en reste pas moins soumis à une influence externe, qui implique d’interroger leur interdépendance.
Alors on commence par les logiques sociales spécifiques. Bon, là, c’est assez simple, c’est une logique intrinsèque à la Weber (ceux qui ne comprennent pas n’avaient qu’à se rendre au cours de Patou). Il ne dit d’ailleurs rien d’autre. Donc en gros, l’idée que chaque secteur dispose de règles de jeu qui lui sont propres, qui se façonnent à la faveur de l’histoire, et qui en règlent le fonctionnement (voir aussi Bourdieu et Les Méditations Pascaliennes (il y a une fiche) par exemple, les pages qu’il accorde à l’autonomisation du champ artistique par exemple, pour ceux qui ont quelques peines à saisir l’idée).
Quelles conséquences pour l’analyse des mobilisations ? Les calculs des acteurs sont régis et réglés par cette logique intrinsèque, à la fois pour la perception des ressources, de leur valeur, mais aussi des opportunités dont il dispose. En gros, on a un bon effet de champ ici, et l’habitus affleure dans cette conception de l’activité tactique des acteurs. L’auteur le note d’ailleurs explicitement, mais abandonne toutefois l’idée d’un caractère spécifique vis-à-vis d’un public ciblé (ce qui, à mon sens, implique l’abandon de l’idée de capital spécifique). On peut aussi voir cela comme un système d’action à la Crozier/Friedberg, pour peu d’abandonner l’idée d’une régulation assurant la pérennité du système. Voir que ces secteurs parviennent néanmoins à maintenir un cohérence en temps normal, par leur fermeture. Parle de captation des calculs sectoriels, qui n’est rien d’autre qu’un sens pratique bourdieusien, ou encore un habitus. A ceci s’ajoute de plus l’objectivation croissante de ces secteurs. Là cette fois, c’est la rationalisation wébérienne qui est visée, avec une petite touche de typification à la Schütz, puisqu’il y a naturalisation de ces secteurs et de leurs règles, sur le mode du taken for granted. Je passe assez vite là-dessus, en gros l’idée est celle d’une impersonnalité des relations (voir Simmel), les individus étant réduit à leur fonction sociale (voir la bureaucratie wébérienne). Il fait toutefois une rq d’importance pour son propos (vous saurez apprécier plus tard…), à savoir que cette objectivation est soumise à variation (et évidemment, les crises vont venir mettre en cause tout ça).
Ensuite, l’indépendance relative des secteurs. Il passe très vite, moi aussi du coup, l’idée étant simplement de savoir si ces logiques sociales sectorielles sont affectées par les logiques en cours dans les autres secteurs (toujours pareil, voir Bourdieu et l’autonomisation du champ artistique vis-à-vis du champ économique). Là où cela devient plus intéressant pour nous, c’est qu’il examine la possibilité de relation entre ces différents secteurs, qui peuvent tendre à les renforcer mutuellement. Il parle à ce sujet de transactions collusives (en référence à Goffman) ou encore de réseaux de consolidation réciproque (Hum…), l’exemple le plus simple de ses mots compliqués étant les relations privilégiés entretenus par les acteurs du secteur politique avec les acteurs militaires. On peut ici prendre d’ailleurs l’exemple du Général en 58, et du débarquement en Corse. Lui prend un autre exemple, assez intéressant je trouve, celui de la non-ingérence. Sur le mode donc du « je ferme les yeux pour que nous puissions continuer à agir de concert ». Ici, exemple canonique, la torture en Algérie, ou en 56-58, le détournement de l’avion des dirigeants du FLN, le bombardement de Sakhiet, « couverts » par les autorités politiques bien qu’ils s’agissent d’initiatives autonomes des militaires, qui, si elles venaient remettre en question la domination traditionnelle du corps politique sur l’armée, à la fois l’arrangeaient et ne pouvaient être dénoncés sans risquer de se priver du soutien de l’armée (le moment aurait été mal choisi, convenons en…). Ces transactions consistent donc en une reconnaissance mutuelle des frontières et logiques spécifiques, qui assure la fermeture de chacun des secteurs, mais leur permet aussi de se consolider en entretenant des rapports privilégiés avec les secteurs auxquels ils sont connectés (qu’ils sont alors susceptibles de pouvoir instrumentaliser, ou du moins au sein desquels les acteurs peuvent espérer puiser des ressources.
Suit une longue comparaison entre le concept de secteur et celui d’arène (concept spécifique de l’analyse de la mobilisation des ressources), que je vous épargne.
Ici, on va se pencher sur les crises multisectorielles, et donc examiner la fluidité des structures sociales en tant de crise, pour en comprendre la dynamique. On commence par une grosse analyse d’un modèle, de Almond-Flanagan. Je ne retiens malheureusement que la critique qu’il en fait et passe directement à son propos perso.
En gros, que reproche-t-il à ce modèle ? D’avoir remarquer qu’une ressource n’a de valeur que contextuelle, dans une arène déterminée donc, ce qui est plutôt une intuition pertinente, mais d’avoir chercher à mesurer ces ressources, ce qui dès lors implique l’existence d’un unique étalon, et oublie que les valeurs varient les unes par rapport aux autres au cours du déroulement de la crise. (Je pense que l’on doit pouvoir ici faire une analogie avec certains raisonnements économiques, qui doivent souffrir du même défaut. L’équilibre partiel de Marshall notamment, comment penser les interdépendances entre marchés et leurs conséquences finales sur le prix. Voilà, juste une piste intuitive pour vous aider à saisir la logique de sa critique).
Je laisse de côté tout ça, pour passer directement aux traits élémentaires des conjonctures fluides. Traits élémentaires ? Traits idéaux-typiques qui définissent ces conjonctures.
Et c’est reparti pour du concept. Là c’est tout de même plus simple, il sont pour la plupart les pendants négatifs de ceux que nous avons définis plus haut. Enchaînons donc
Première caractéristique élémentaire, la désectorisation conjoncturelle de l’espace sociale. C’est l’aspect primordial ici, l’idée que dans la crise, les différents secteurs, avec à la fois les acteurs qui les animent traditionnellement et les normes qui les régissent de façon routinière, entrent en collusion et s’interpénètrent. Trois composantes :
- Réduction de l’autonomie des secteurs, qui vient en remettre en cause la logique spécifique, le rythme propre, les définitions légitimes et les frontières. Idée que cette réduction de l’autonomie peut aller jusqu’à l’indépendantisme de certaines sous-unités. Ici, il ne donne pas d’exemples, je pense pour ma part au soviets de Moscou en Russie en 17, ou encore au comité populaire paysan en Chine pendant la révolution maoïste, ou, plus simplement, au cas de mutinerie.
- Désenclavement des espaces de confrontation, qui ne se limite donc plus à un seul secteur mais tend à s’étendre aux secteurs environnants. Ici, deux rq incidentes que l’on retrouvera plus loin. Ce désenclavement, assez essentiel je crois, se traduit par d’importantes modifications des tactiques des acteurs, de la valeur des ressources et donc du déroulement du jeu lui-même. L’idée est alors que les enjeux de la crise sont eux-mêmes difficiles à définir et à maîtriser, et qu’il y a une compétition pour cette définition même (voir, au contraire, que Reynaud considère que la négociation est justement un compromis quant aux enjeux de la confrontation). Là je ne trouve pas d’exemples à vous proposer. (Tout juste une dernière remarque, je pense qu’ici on a un bon point de comparaison avec Dahrendorf. Je n’ai pas relu le cours, mais il me semble bien qu’il évoque un isolement institutionnel du conflit, là où Dobry au contraire considère comme caractéristique de la crise en conjoncture fluide sa possible extension à une multitude de secteurs différenciés. A creuser, je ne fais que suggérer)
- L’évasion des calculs, suggérée par le point précédent, l’idée étant ici qu’en conjoncture fluide, les calculs ne se basent pas seulement sur la logique spécifique d’un secteur, mais que les acteurs peuvent faire intervenir et prendre en compte des ressources appartenant à d’autres univers sociaux. Qq exemples : la crise de mai 58 et le télégramme des généraux, qui obligent la classe politique à intégrer dans ses calculs les réaction des militaires. Voir aussi les mobilisations politiques au lendemain de la nuit du 6 au 7 février 34.
Deuxième caractéristique élémentaire, l’incertitude structurelle. L’idée, assez simple ici, est que la désectorisation vient brouiller les repères, schèmes dévaluation et d’interprétation routinier en vigueur dans un secteur, rendant difficile les anticipation et les calculs des acteurs. En somme donc, il n’y a plus de règles du jeu strictes, donc il est difficile de se baser sur ses règles, désormais caduques, pour prévoir les coups à venir des autres acteurs (je renvoie les stakhanovistes aux pages de Weber sur le jeu de Skat pour creuser cette question du rapport aux règles) et on se trouve obligé de naviguer à vue. Dans son langage (je vous le met juste pour souligner les efforts que je fais pour le rendre compréhensible), on assiste à un effondrement des définitions routinières des situations qui induit une inhibition de l’activité tactique des acteurs. Lui en trouve un exemple (négatif en quelque sorte) dans les moments de dérapage des crises, notamment ces situations où certains acteurs pensaient avoir stabilisé les choses, et se heurtent à un refus. Ici, nous avons des exemples, profitons en. Tout d’abord, le dérapage brutal de mai 68 qui se produit après le refus des grévistes de Boulogne-Billancourt des accords de Grenelle (27 au 30 mai 68), accords qui devaients déconnecter le conflit industriel du reste de la contestation et donc permettre une re-sectorisation des mobilisations. Autre exemple, le « Il faut savoir terminer une grève… » de Thorez en 36 après les accords Matignon. Pour faire simple, quand la base déborde les appareils.
Troisième et dernière caractéristique élémentaire, les processus de désobjectivation. Là j’ai un peu de mal, surtout que ces exemples sont assez peu clairs. Je passe du coup.
Je rassure ceux qui ont tenu jusqu’ici, c’est bientôt fini. On en arrive de plus à des éléments assez compliqués, mais un peu moins abstraits (enfin…). On passe ici à l’idée que, dans le cadre de ces conjoncture fluide, on arrive à une interdépendance élargie des contextes et des acteurs, et on va étudier dans ce chapitre cette interdépendance élargie, qui constitue en quelque sorte la logique de situation spécifique des conjonctures fluides (en gros, essayer de mettre un peu d’ordre dans le chaos pour en comprendre le sens. Toujours pour les goffmaniens, ici je crois que l’analogie avec la rupture de cadre parche bien. En gros, on a commencé par définir le cadre, voir ensuite comment il était rompu, et maintenant on va s’intéresser aux différentes tactiques et aux divers coups permettant de gérer la rupture de cadre. C’est comme ça que je le comprends en tout cas). Donc ici, de façon encore assez théorique (mais rassurez vous, c’est plus Bourdieu mais Goffman et Berger et Luckmann, un peu plus léger donc) on va se pencher davantage sur la logique des coups mis en œuvre dans les contextes singuliers que sont les conjonctures fluides.
Alors quand même, parce qu’il faut bien quelque concept, on commence par reprendre l’analyse de l’interaction stratégique de Goffman. Celui-ci définit deux types de coups, les coups directs et médiatisés. Ils se distinguent par le fait que les effets du second dépendent de la médiation d’un tiers, là ou les effets du premiers sont directs (d’où son nom, vous l’aurez remarqué…). On peut caractériser la structure du jeu. On a alors des jeux tendus (coups directs) ou relachés (coups médiatisés). Et en changeant d’échelle, pour ne pas considérer que les interactions de face à face, on peut étendre cette distinction à l’analyse des mobilisations. Donc, exemples de coups directs, la prise du bâtiment du gvt général par les manifestants à Alger le 13 mai 58, la séquestration par des grévistes de l’usine de Bougenais de membres de la direction, ou encore le cortège des ligues et anciens combattants le 6 mai 34 qui marchent sur l’Assemblée.
Et là vous vous dites que c’est simple pour une fois… Bah c’est raté, car pour l’analyse des conjonctures fluides, cette distinction ne suffit pas. Il faut plutôt parler de jeu tendu imparfait, qui se caractérise par des coups intermédiaires entre coups directs et médiatisés… Bon, il se lance dans une grande analyse pour justifier ce nouveau terme, je laisse de côté pour ne retenir que la spécificité des coups qui est visé par cette idée. A savoir que dans les conjonctures fluides, compte tenu de toutes les caractéristiques que nous avons énumérées, on constate que les coups ont à la fois valeur locale (donc coups directs) mais peuvent aussi prendre valeur dans d’autres secteurs, voire même revêtir un caractère symbolique si important qu’il suffit à étendre considérablement leur portée (donc coup médiatisés). Le résultat du coup à donc deux dimensions, l’une immédiate qui se comprend facilement je crois, et une autre médiatisé, qui dépend de tout ce qui se passe ailleurs, donc de la cooccurrence et du réseau complexe des coups échangés par les différents acteurs. Il existe donc, en conjoncture fluide, une interaction entre les coups qui vient en déterminer la valeur.
C’est cette interdépendance qui, selon l’auteur, eplique la prudence et tend à discrditer les lignes d’action du type « le tout pour le tout ». En raison de l’incertitude du résultat, les acteurs tendent ainsi à garder une marge de manœuvre suffisante pour faire face à un revers. Cette répugnance aux coups irréversibles se laissent par exemple illustrer par l’attitude des politiques en 58 qui, jusqu’à l’investiture de DG ont tenté de négocier une issue légaliste à la crise avec les militaires algérois.
Cette même interdépendance invite alors à considérer la retraduction des coups par les différents acteurs des différents secteurs, donc leur crédibilité et leur structure de plausibilité. L’exemple ici est celui du succès des discours performatif de DG, comme celui du 30 mai 68, qui parait d’autant plus crédible qu’il est accompagné d’un défilé de chars aux portes de Paris, d’un exil auparavant à Baden-Baden, en somme de toute une mise en scène visant à le rendre crédible et à en accroitre la portée.
On voit alors que l’interprétation des acteurs est un processus constitutif de l’échange de coups dont l’un des enjeux devient alors de parvenir à jouer un coup attracteur susceptible donc d’attirer l’attention, plus par son caractère symbolique que par son effectivité réelle. Voir à ce sujet le débarquement en Corse, anecdotique en termes de forces armées, mais d’une portée symbolique considérable.
Cette capacité à produire des coups attracteurs vaut pour les acteurs eux-mêmes. On vise alors la construction de l’acteur, comme acteur sur lequel faut compter dans le conflit. S’agit donc de souligner les processus et tactiques par lesquels les acteurs vont s’assurer d’une visibilité, en se dotant d’autant de marqueurs ou stigmates. On va donc voir ici certaines tactiques par lesquels l’acteur se construit lui-même à la faveur de la mobilisation.
Tout d’abord, ex typique de l’escalade. Voir ici que l’escalade du coup ne doit plus être conçu selon un modèle linéaire, mais que l’échelle se construit au fur et à mesure du conflit, puisque un échelon n’est gravi que lorsqu’il est perçu et joué comme tel. Voir à nouveau ici l’exemple du débarquement en Corse, qui n’a valeur d’escalade que symbolique, parce qu’il matérialise l’extension géo du conflit, son rapprochement avec le territoire national, etc.
Voir par ailleurs que se pose ici poser la question essentielle de la stratégie des acteurs pour affirmer, dans le conflit, leur position et leur existence. Ici donc, c’est l’identité des acteurs dans le conflit qui est en jeu, et ce point est donc essentiel. On peut interpréter sur ce modèle le ballets des manifestations qui ont eu lieu du 24 au 30 mais 68, comme autant de stigmatisations des acteurs définissant leur stratégie et leur identité dans ce conflit. On assiste ainsi (je vous fait même la note de bas de page…) à des défilés de la CGT le 24 mai, à l’écart des étudiants, qui se dissolvent lorsque la manif étudiante commence. Le 27 mai, le mouvement du 22 mars refuse de participer au rassemblement de Charléty, auquel la CGT riposte en signe de désaccord par un manif le 29, à laquelle se joigne certains comités d’action présents à Charléty mais souhaitant se démarquer de l’opération Mendès-France. Autant de stratégies successives de constitution d’un acteur par l’affirmation de son identité dans le conflit. (Je note, sans développer, que l’auteur, se façon assez intéressante, propose de relire les nombreuses démonstrations des régimes fascistes comme autant de stigmatisations. C’est intéressant mais pas dans le sujet).
On assiste donc, dans les conjonctures fluides, à une concurrence pour la définition de la réalité. Cette notion se retrouve dans les sciences politiques, qui en donnent toutefois une vision trop étroite. Pour faire simple, elles oublient le comment encore une fois, tendent à considérer la définition de la réalité comme un fait cognitif unilatéral, ignorant la compétition dont elle est l’enjeu et donc l’interaction entre définitions concurrentes. Ce qui tend à appauvrir l’analyse, en omettant les cas de confrontations, voire même de négociation pour parvenir à une telle définition. Voir de plus que du coup on tend à sous-estimer les divergences dont cette définition peut faire l’objet, et les possibles hétérogénéités au sein d’un même mouvement.
Ces précisions faites, on peut en revenir au fonctionnement de ces stigmates ou saillances situationnelles, avec la question de leur efficace propre dans de telles conjonctures. L’idée, simple ici, est qu’elle tire leur importance de l’incertitude structurelle mentionnée plus haut. En somme, qu’en raison des difficultés de calculs inhérentes au brouillage des secteurs et des règles du jeu, elle constitue des points de repères pour l’anticipation ou l’évaluation d’une mobilisation, ce qui leur confère un poids essentiel dans la dynamique de la crise.
Il donne peu d’exemples ici, et part dans des considérations assez abstraites pour démonter Crozier, donc je m’en tiens là. Voilà, vous avez l’essentiel me semble-t-il, j’espère que tout cela est accessible.
Voilà, je finis cela par la citation de Politix, qui figure en 4° de couverture qui éclaire pas mal la logique de sa démarche je trouve, assez suggestive pour comprendre en fait la nouveauté e son approche, son intérêt, et surtout tout ce qu’il reproche aux modèles qu’ils mobilisent :
« Comme si l’auteur avait fait sienne cette formule de Nietzsche : « Quand on croit à « cause » et à « effet », on oublie toujours l’essentiel : ce qui se passe »
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