La civilisation des moeurs
Mots clés : Sociogenèse, psychogenèse, économie affective, normes de comportement, Civilisation, culture, Courtoisie, civilité, société de cour, civilisation des mœurs, pudeur
La civilisation des mœurs est un livre protéiforme. N.Elias y mêle analyse historique de très longue période (du Moyen Age au XXe siècle) et étude plus pointue sur ce siècle charnière que constitue à ses yeux le XVIe. Il passe de l’analyse de la civilisation c’est-à-dire de la société occidentale dans son ensemble à l’étude d’acteurs sociaux inscrits dans un temps et dans un lieu(chevaliers, bourgeois, aristocrates mais aussi, de manière encore plus pointilleuse, Goethe, Henri IV, Frédéric II, Erasme…). La forme comme le fond sont surprenants. L’argumentation n’est pas linéaire : les mêmes arguments sont repris, reformulés, illustrés de manière différente à différents moments du texte. En associant dans une même analyse pratiques et émotions, Elias n’oppose pas psychologie et sociologie. Plutôt, il cherche à " sociologiser " un domaine de l’humain, les émotions, les affects, jusque là réservé à la psychologie. Il livre en particulier une interprétation socio-historique du refoulement freudien.
De cet ouvrage déconcertant, bien que classique, original bien que très connu, nous avons retenu les principaux outils théoriques mis au point par Elias ainsi que quelques exemples d’analyse pouvant être utiles à la construction d’une sociologie du (des) corps. Une dimension du travail d’Elias participe de l’étude des " techniques du corps " chères à M.Mauss. Produits sociaux, les usages des corps sont modelés en fonction de normes telles que la pudeur et la sensibilité. Ces normes sociétales sont intériorisées par les individus au terme du processus de socialisation. En somme, La civilisation des mœurs constitue un point d’entrée utile dans chacune des trois parties du cours.
La civilisation des mœurs se donne pour objet l’étude de l’évolution de l’ " économie affective " au cours du processus de " civilisation " qui caractérise les pays occidentaux depuis la Renaissance.
Sous ce terme, N.Elias veut signifier que l’émotivité de l’individu est modelée par traditions et institutions. L’ouvrage étudie les genèses sociale (" sociogenèse ") et psychologique (" psychogenèse ") de l’économie des pulsions des individus membres de la société occidentale moderne.
" Les structures affectives de l’homme forment un tout. (…) Elles forment une sorte de circuit fermé dans l’homme, une unité partielle dans le tout de l’organisme dont les structures ne sont pas encore percées à jour, dont la forme, l’empreinte sociale, déterminent le caractère de la société comme celui de l’individu. " (p.279)
Les nations, indique Elias, se distinguent par leur économie affective. Avant d’examiner, en deuxième partie, le processus de civilisation dans son sens sociologique, Elias s’intéresse aux différences des économies affectives en Allemagne et en France telles que l’a révélée l’émergence du terme " culture " d’un côté, du terme " civilisation " et les constructions différentes du sentiment national qui en résultent.
Culture |
Civilisation |
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" Lieu " de naissance de la notion |
Allemagne |
France (et dans une moindre mesure, Italie et Angleterre) |
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Domaines de l’activité sociale autour desquelles elle se constitue |
Faits intellectuels, artistiques, religieux (importance de la langue allemande en particulier) |
Faits politiques, économiques, sociaux, religieux, techniques, moraux |
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Caractérisation de la notion |
Une notion limitative qui met l’accent sur les différences nationales, la spécificité des groupes |
Une notion à visée universaliste qui, s’opposant à la notion de barbarie, met l’accent sur ce qui est commun à tous les hommes, ou devrait l’être Conçu comme un processus qui caractérise l’Occident tout entier. |
La " civilisation " et la " culture " sont inventées au XVIIIe siècle par les couches bourgeoises de chacun des deux pays. Accédant à plus de pouvoir du fait de la division croissante du travail, la bourgeoisie diffuse ensuite ces notions au pays tout entier : celles-ci s’imposent non plus seulement comme des notions de classe mais comme des idées nationales.
" La notion française de ‘civilisation’ reflète les destinées sociales spécifiques de la bourgeoisie française, de même que la notion de ‘culture’ reflète celle de la bourgeoisie allemande. La notion de ‘civilisation’ représente primitivement, au même titre que la notion de ‘culture’, une arme de l’opposition des classes moyennes et plus spécialement de ses éléments intellectuels dans leur lutte sociale interne. Avec l’accession de la bourgeoisie aux commandes de la nation, elle devient aussi l’expression du sentiment national. " (p.71-72)
En étudiant les caractéristiques des bourgeoisies intellectuelles allemande et française, Elias entend décrire le processus social qui aboutit à l’émergence de ces idées dans chacun des pays et à sa généralisation à l’intérieur d’un pays donné.
En Allemagne, la couche cultivée de la classe moyenne (fonctionnaires, " serviteurs du prince ") est écartée du pouvoir politique et s’oppose en cela à la noblesse de cour. Aux yeux des bourgeois, celle-ci est animée par un souci de distinction par les bonnes manières. A cette " civilisation " de la cour, incarnée par le règne de Frédéric II, la classe moyenne répond par ses réalisations intellectuelles et artistiques. Les œuvres de Kant, Schiller, Goethe définissent, dans la deuxième moitié du XVIIIe, " ce qui est vraiment allemand ".
En France, les barrières de classe sont moins élevées. Les intellectuels bourgeois sont intégrés à la société de cour : ils utilisent le même langage, lisent les mêmes livres et pratiquent les mêmes règles de convenance que celle-ci. La bourgeoisie développe et perfectionne le modèle de " l’homme civilisé " tel que l’incarne la cour. C’est ainsi qu’il faut comprendre, par exemple, les ambitions réformatrices du mouvement physiocrate. Les normes de comportement de l’aristocratie (sensibilité, courtoisie, élocution, conversation) deviennent ceux de la bourgeoisie inféodée à la cour puis ceux de la société toute entière.
Le XVIe constitue selon Elias une période charnière dans l’histoire de l’Europe. On passe de la société féodale à la société de cour. Cette " nouvelle relation sociale " (p.78) s’accompagne d’un changement de couche sociale dominante : la couche absolutiste de la cour remplace progressivement la noblesse chevaleresque féodale. Les règles de conduite changent elles aussi : la civilité cède la place à la civilisation.
Au sens sociologique, la civilisation est le mouvement qui mène à l’édification d’un " mur invisible de réactions affectives se dressant entre les corps, les repoussant et les isolant. " (p.100) Elle se traduit par le sentiment de gêne, de honte qui s’empare des individus à l’évocation de certaines fonctions physiques ou au simple rapprochement entre les corps. La civilisation des mœurs, c’est l’invention de la pudeur, comme fonction sociale instituant des réflexes de déplaisir et modelant par là la structure sociale.
Sous le terme de courtoisie, ou de civilité, Elias réunit l’ensemble des normes de comportements élaborées par les grandes cours féodales, dans l’entourage des grands seigneurs.
Ces règles " naïves " sont destinées à " faire croire à l’autre qu’on est disposé à le servir en toutes circonstances de toutes ses forces " (p.19) En guise d’exemples, citons : l’obligation de dire le bénédicité, de ne pas poser les coudes sur la table, de ne pas porter les mains au nez et aux oreilles, de ne pas trop bavarder, de se laver les mains avant de se mettre à table, de ne pas se curer les dents avec son couteau…
La société médiévale comme point de départ de l’analyse sociologique. L’homme civilisé se définit par opposition à l’homme médiéval (le chevalier) et son affectivité libre et spontanée.
Les normes de comportement que émergent au XVIe contrastent radicalement avec les normes médiévales. Désormais et de plus en plus, l’autocontrôle de l’affectivité devient une exigence sociale. Il s’agit de modeler ses comportements de manière consciente en s’observant et en observant les autres.
Progressivement, le seuil de ce qui est considéré comme plaisir et honteux se déplace. L’homme moderne refoule ce qui est ressenti comme relevant de l’animalité. Les tendances pulsionnelles sont reléguées dans la sphère intime, leur conditionnement incombe à la seule famille.
L’embarras, la honte, le dégoût, en somme la civilisation, ont des origines sociales plutôt que scientifiques (la justification hygiéniste intervient a posteriori). Il s’agit donc d’identifier les acteurs de ce processus historique. Bourgeois et hommes de cour, qui s’influencent mutuellement, sont ainsi considérées comme les agents moteurs de la civilisation. Inventées par les couches supérieures, les nouvelles règles se diffusent vers le bas de la société par l’entremise du clergé. Les comportements civilisés se trouvent dévalués en tant que signes distinctifs. De nouvelles règles sont donc inventées, qui expliquent l’infinité des variantes dans les manière de table, les façons de se tenir, dans la ritualisation de la vie quotidienne.
L’étude des pratiques est d’autant plus intéressante qu’elle révèle un état des rapports sociaux et de l’économie des émotions. Ainsi, pour identifier les signes du processus de civilisation, Elias analyse l’évolution des normes de comportement telles qu’elles apparaissent dans les " traités de savoir-vivre " écrits entre le XIIIe et le XXe siècle. On citera ici De civilitate morum puerilium, manuel à l’usage des jeunes gens écrit par Erasme en 1530 et qui donne un bon exemple des transformations à l’œuvre dans ce siècle de transition. Erasme y détaille le comportement corporel qui sied au jeune homme. Le corps est exprime l’homme dans son ensemble, il permet de juger de l’attitude de l’âme.
Notons par ailleurs le parallèle établi entre normes comportementales et normes langagières. Les pratiques, comme la langue, se diffuse par imitation et obéissent de plus en plus à un impératif de délicatesse et de sensibilité.
Erasme, chapitre 4 : " Si on distribue des serviettes, pose la tienne sur ton épaule gauche ou sur ton bras. Si tu t’attables avec des gens de qualité, ôte ton chapeau mais veille à être bien peigné. A droite le gobelet et le couteau, à gauche le pain. Beaucoup étendent, aussitôt assis, les mains vers les plats. C’est ainsi que font les loups. Ne plonge le premier tes mains dans le plat que l’on vient de servir : on te prendra pour un goinfre, et c’est dangereux. Car celui qui fourre sans y penser, quelque chose de trop chaud dans la bouche doit le recracher ou se brûler le palais en avalant. Tu susciteras les rires ou la pitié. Il est bon d’attendre un peu pour que le garçon apprenne à maîtriser ses instincts. C’est d’un paysan que de plonger les doigts dans la sauce. On prend ce qu’on désire avec le couteau et la fourchette sans fouiller le plat tout entier comme font les gourmets ( ?), en s’emparant du morceau le plus près de soi. On prend avec la quadra ce qu’on ne peut prendre avec les doigts. Quand on t’offre un morceau de pâté ou de gâteau avec la cuiller, tends ton assiette ou prend la cuiller tendue. Pose le morceau sur ton assiette et rends la cuiller. Si on t’offre quelque chose de liquide, goûtes-y et rends la cuiller non sans l’avoir essuyé d’abord avec la serviette. Il est discourtois de lécher ses doigts graisseux ou de les nettoyer à l’aide de sa veste. Il faut se servir de la nappe ou de la serviette. "
A la cour médiévale, l’animal entier est dépecé sur la table par le seigneur. Depuis, l’évolution des modes de consommation de la viande tend à faire oublier que ce que l’on va manger est un animal mort (que l’on découpe en cuisine c'est à dire dans la coulisse…).
Evoquant la mort et danger, l’usage " civilisé " du couteau est assorti d’interdictions strictes (il est par exemple interdit de pointer un couteau contre quelqu’un). On se sert de moins en moins du couteau, voire plus du tout.
…apparaît au XVIe siècle. La nécessité de son usage s’impose progressivement. Comme le couteau et les autres instruments de table, la fourchette n’est donc pas un outil technique. Son usage est fixé par tâtonnements, par l’influence des relations et des coutumes sociales.
Erasme, scolie : " Il est malpoli de saluer qui urine ou défèque… Un homme bien élevé ne se laissera jamais aller à découvrir sans nécessité les membres que la nature a associés au sentiment de pudeur. Quand la nécessité l’y contraint, il doit le faire avec décence et retenue, même s’il n’y a pas de témoin. Car les anges sont toujours présents. Rien ne leur est plus agréable chez un garçon que la pudeur, compagne et gardienne d’un comportement décent. "
Ecrivant à un stade antérieur du refoulement de l’affectivité, Erasme associe la délicatesse nouvelle et la franchise ancienne pour évoquer la satisfaction des besoins naturels.
Chapitre I, Erasme préconise " de recueillir les saletés du nez dans un mouchoir, en se détournant un moment, si l’on est avec des supérieurs. "
L’invention du mouchoir, comme celle de la fourchette, s’est faite en Italie. D’abord source de prestige, l’usage du mouchoir s’impose progressivement comme seule manière légitime de se moucher.
Erasme : " Crache en te détournant pour ne souiller ni n’asperger personne. "
Le crachoir est d’abord un instrument de prestige. Il devient ensuite un instrument intime, destiné à gérer une " activité " de plus en plus condamnée. Finalement, c’est le besoin même de cracher qui semble en passe de disparaître.
Erasme, chapitre XII : " Quand tu te déshabilles ou te lèves, pense à la pudeur, prends garde de rien présenter aux yeux d’autrui de ce que les mœurs et la nature ont voulu cacher. "
Signe de la privatisation des fonctions corporelles, le sommeil devient une affaire intime, qui s’accomplit dans une toilette de nuit spécialisée, dans un lit individuel, voire dans une chambre personnelle.
Dans un autre ouvrage pour enfants, les Colloques, Erasme parle de prostituées et de bordels, d’une manière bien hardie en comparaison de notre éducation sexuelle actuelle. C’est que la distance adultes / enfants est encore réduite à la Renaissance. Les jeunes sont informés automatiquement par la nature des institutions et des relations sociales ; les adultes ignorent largement la privatisation des fonctions sexuelles, et donc la dissimulation.
De fait, la régulation des rapports sexuels par la monogamie n’accède que tard au statut d’institution sociale : pendant très longtemps, le bâtard est élevé avec les enfants légitimes. L’invention moderne du mariage répond à la nécessité de mettre en place un " rituel social sophistiqué " (p.275) qui aide à surmonter l’embarras et la honte suscités par les pulsions.
Les libertés actuelles, telle la semi-nudité balnéaire, sont le signe d’une très forte auto-contrainte qui est l’aboutissement du civilisation.
Au " point 0 " de la civilisation, les guerriers médiévaux trouvent dans la rapine, le pillage et le meurtre une source de plaisir légitime socialement. Violente, la vie des chevaliers incarne le modèle de la " joyeuse vie ", peu soucieuse de l’avenir, modèle qui s’oppose à la vie morne et pensive des clercs. La naissance de la ville, la montée de la bourgeoisie se font elles aussi dans la violence.
La pacification politique intervient au moment où s’affermit le pouvoir central. Cette pacification s’accompagne d’une modification de l’économie pulsionnelle : les individus eux-mêmes doivent adopter un comportement " pacifique ".
Rappelons pour conclure que l’analyse macrosociale et macrohistorique de production des corps sous le processus de civilisation se double d’une analyse de la socialisation et de l’incorporation individuelle des schèmes de comportements (voir là-dessus cet autre ouvrage d’Elias, La société des individus) :
" Ainsi s’accomplit dans chaque individu, en raccourci, un processus qui dans l’évolution historique et sociale a duré des siècles et dont l’aboutissement est la modification des normes de la pudeur et du déplaisir. " (p.183)