Sport et civilisation. La violence maîtrisée

ELIAS Norbert, DUNNING Eric

Fiche de lecture réalisée par Pierre-Antoine Kremp (ENS Ulm)

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Thèmes :sport ; violence ; autocontrôle ; incorporation ; émotions

Sport et civilisation est un recueil d'articles écrits par N. Elias et E. Dunning entre 1966 et 1986 (date de publication de l'ouvrage en anglais – Quest for Excitement, Sport and Leisure in the Civilizing Process). Dunning était un étudiant d'Elias dans les années 1950 à Leicester ; c'est grâce à lui qu'Elias s'est intéressé au sport (les recherches dans ce domaine étaient à cette époque quasiment inexistantes). Cet ouvrage apparaît donc comme l'aboutissement d'une longue collaboration et comme la synthèse des apports du raisonnement de Norbert Elias à la sociologie du sport.

Contre une conception universalisante qui reconnaîtrait l'existence de "sports" dans toutes les sociétés et à toutes les époques, Elias et Dunning font le constat d'une discontinuité qui définit le sport à partir des caractéristiques qui le distinguent d'autres formes de loisir antérieures ou concurrentes : abaissement du degré de violence autorisée dans la mise en jeu des corps, existence de règles écrites et uniformes codifiant les pratiques, autonomisation du jeu sportif par rapport aux affrontements guerriers ou rituels, développement d'une éthique de la loyauté qui ne sépare pas le désir de victoire du respect des règles et du plaisir du jeu quelle qu'en soit l'issue. En resituant le sport dans une dynamique de longue durée, Elias et Dunning peuvent analyser le phénomène sportif, dans sa double dimension de pratique corporelle et de spectacle de mise en jeu du corps, comme un produit du processus de civilisation (1ère partie). Le sport est donc caractérisé par une stricte limitation de la violence physique permettant ainsi de distinguer le sport moderne des jeux traditionnels (2ème partie). A partir de cette définition du sport, Elias et Dunning montrent que l'incorporation d'un habitus sportif produit des effets en dehors même de la sphère du sport et des pratiques corporelles (3ème partie).

 

I- Le sport dans le processus de civilisation

La thèse de Norbert Elias sur la fonction sociale du sport apparaît directement dans le titre du premier article de l'ouvrage : "Quest for Excitement in Unexciting Societies" (traduit en français par "La quête du plaisir dans les loisirs" !). Le sport a précisément pour principe de susciter des tensions et des émotions dans des sociétés marquées par une contrainte sociale croissante visant à pacifier les relations interpersonnelles. On rejoint là la thèse développée dans La Civilisation des Mœurs et la Dynamique de l'Occident (cf. fiche d'Emilie). "[Dans les sociétés] où les fonction sociales sont très différenciées, l'interdépendance proportionnellement élevée de toutes les activités publiques bien que privées, professionnelles aussi bien que non professionnelles, nécessite et engendre tout un ensemble de contraintes [...] Leur structure laisse peu de place aux éclats spontanés et irréfléchis, même chez les individus les plus puissants qui ne peuvent jamais relâcher, sans mettre en danger leur position dans la société, la circonspection et la prévoyance nécessaire au contrôle des émotions". L'intensité des contraintes sociales qui caractérise les sociétés "civilisées" conduit donc à éviter les situations dans lesquelles les tensions s'expriment pleinement. Les émotions et leurs manifestations physiques sont constamment cachées, masquées ou affaiblies. Les éclats excessifs, les états d'excitation sont donc réfrénés par l'intériorisation des contrôles sociaux (cf. définition de l'autocontrôle, caractéristique de l'homo clausus).

Or, le sport fait précisément exister, à travers le jeu réglé des corps des sportifs, une forme de tension génératrice d'états d'excitation – qui constituent en outre le critère d'évaluation de toute manifestation sportive (Elias et Dunning prennent l'exemple d'un match de football à rebondissements). Pourtant, l'existence de pratiques sportives ne constitue en rien une exception ou une limite à la théorie d'Elias sur le processus de civilisation des mœurs. Si de tels états d'excitation peuvent être tolérés et même valorisés dans les sociétés "civilisées", c'est qu'ils illustrent parfaitement la théorie de l'autocontrôle : les états de tension engendrés par le sport sont toujours définis dans des limites strictes qui les maintiennent à un niveau strictement mimétique (l'affrontement des joueurs n'est réel que dans le cadre de règles précises : les joueurs ne s'affrontent donc pas véritablement). Mais ces règles, qui encadrent la tension physique inhérente au jeu sportif (de sorte que les corps ne soient pas mis en danger), doivent également permettre de maximiser le degré d'émotion que l'équilibre des tensions suscite. Ainsi, par exemple dans un match de football, la taille du terrain et le nombre de joueurs doivent provoquer une émotion maximale (qui permet aux joueurs et aux spectateurs d'être "pris au jeu") : on imagine difficilement des équipes de 4 joueurs s'affronter sur un grand terrain ou des équipes de 30 joueurs sur un terrain de tennis. Elias et Dunning font ici encore référence à Aristote et insistent sur la dimension cathartique du sport : dans les sociétés civilisées où les états d'excitation et de tension sont constamment refrénés, le sport permet de susciter des émotions dans un cadre prédéfini (sur ce point, Elias et Dunning tombent sans doute dans un sorte de fonctionnalisme psychologisant : "Ces sentiments n'ont pas seulement pour fonction de libérer des tensions, comme on le croit souvent, mais bien de restaurer cette dose de tension qui est un élément fondamental de la santé mentale").

Définir le sport par cette double dimension mimétique et cathartique conduit alors à tracer une ligne de démarcation très nette entre jeux traditionnels et sports modernes.

 

II- La violence maîtrisée : jeux traditionnels et sports

On entre ici dans les analyses historiques d'Elias et Dunning, qui consacrent plusieurs articles sur cette question de l'histoire des sports. Dans l'article "Genèse du sport en tant que problème sociologique", Elias souligne l'ambiguïté d'une définition historique du sport. En effet, alors que les dictionnaires français et allemands du XIXe siècle soulignent systématiquement les origines anglaises du terme "sport" (en se réfèrent implicitement au sport né dans les public schools d'Eton ou de Rugby – "sport" ne deviendra vraiment un mot français / allemand qu'au début du XXe siècle), il semble qu'elles aient été très rapidement oubliées... On fait souvent référence aux origines grecques du sport et plus particulièrement aux jeux olympiques comme première grande manifestation sportive. Il s'agit vraisemblablement d'un discours destiné à légitimer les pratiques sportives en insistant (a posteriori) sur leur caractère universel ou transhistorique. Elias s'étonne en effet qu'on souligne si souvent les continuités entre les jeux traditionnels et les sports moderne et qu'on mentionne rarement les différences pourtant nombreuses et évidentes entre les deux phénomènes.

En prenant l'exemple de la lutte ou de la boxe, Elias montre que les règles des rencontres athlétiques toléraient un degré de violence physique bien supérieur à celui qui est aujourd'hui admis par les règles infiniment plus détaillées et différenciées des sports qui leur "correspondent". Ainsi Leontiskos de Messène, qui a remporté par deux fois la couronne olympique du pancrace (sorte de lutte au sol) durant la première moitié du Ve siècle (av. J.-C.), a vaincu un de ses adversaires, non pas en le mettant au sol, mais en lui brisant les doigts. Arrachion de Phigalie, deux fois vainqueur olympique au pancrace, est mort étranglé en 561 alors qu'il tentait pour la troisième fois d'obtenir la couronne olympique (mais comme il avait réussi, juste avant de mourir, à briser les orteils de son adversaire, que la douleur avait contraint à l'abandon, les juges ont décidé de couronner son cadavre). Aujourd'hui, la lutte est rigoureusement encadrée et réglementée. D'après le règlement olympique de 1967, sont considérés comme prises déloyales l'étranglement, le demi-étranglement, les coups de poings, les coups de pieds, les coups des tête ; les rencontres ne durent jamais plus de neuf minutes, divisées en périodes de trois minutes chacune avec deux pauses d'une minute et sont contrôlées par un arbitre, trois juges et un chronométreur. On peut trouver des exemples similaires sur la "boxe" telle qu'elle était pratiquée dans l'Antiquité : pas de distinction entre les catégories de poids des boxeurs, coups de pieds dans les tibias très courants, les protections des mains (aujourd'hui gants des boxe, destinés à protéger les mains du boxeur mais aussi à amortir l'impact des coups sur le corps de l'adversaire) en cuir dur et épais, munies de bords tranchants... Bref, les jeux grecs, si souvent présentés comme les dignes ancêtres du sport moderne différaient quant au niveau de violence de mise en jeu des corps autorisé. Or, nous dit Elias, il ne s'agit pas là d'une simple différence de degré mais bien d'une différence de nature.

En effet, un élément essentiel distingue fondamentalement les jeux de l'Antiquité du sport moderne : l'éthique sportive de la loyauté. Les jeux grecs étaient fondés sur une éthique dont l'origine est militaire : valorisation de l'efficacité (seule la victoire compte) et absence de distance au rôle (ils s'affrontent en tant que sportifs mais aussi en tant qu'individus – et on a vu que leur existence physique pouvait être menacée). Le pancrace était conçu comme un entraînement à la guerre (et Philostrate rapporte que la technique du pancrace a été particulièrement utile aux spartiates qui ont combattu les Thermopyles à mains nues une fois les épées et les javelots brisés...). Ces pratiques sportives correspondent également à une conception du corps (qu'on retrouve chez Aristote) : l'apparence physique d'un individu témoigne de la qualité de son âme (et doit donc déterminer sa position sociale et son pouvoir politique). Un individu au corps faible ou difforme doit nécessairement être écarté du jeu politique. Il n'est pas étonnant que les plus grands champions olympiques aient occupé des positions sociales et politiques élevées. La force physique, telle qu'elle était valorisée dans les jeux traditionnels, a aujourd'hui perdu son importance sociale : les transformations des pratiques corporelles (observables dans le passage des jeux traditionnels aux sports) doivent être rapportées aux évolutions de la conception du corps.

 

III - L'incorporation d'un habitus sportif et sa dimension politique

Pour saisir les liens de détermination réciproque entre habitus sportif et évolutions sociales et politiques, on peut partir d'une proclamation du lord-maire de Londres au nom d'Edouard II en 1314 : "Alors que notre seigneur le roi s'en va vers le pays d'Ecosse dans la guerre contre ses ennemis et nous a recommandé de maintenir strictement la paix [...] et alors qu'il y a une grande clameur dans la cité, à cause d'un certain tumulte provoqué par des jeux de terrains publics [...], nous décidons et interdisons, au nom du roi que de tels jeux soient pratiqués dans la cité". Ce type d'interdiction était courant jusqu'au XVIIe siècle (la dernière interdiction répertoriée date de 1615) : l'appareil étatique n'était pas en mesure de faire respecter ces règlements. Pourquoi une telle préoccupation politique à cette époque ?

On rejoint ici les travaux d'Elias sur la socio-genèse de l'Etat moderne (dans La Dynamique de l'Occident). En interdisant le football, les différents monarques ont tenté d'obtenir le monopole de la violence légitime, nécessaire à l'unification politique des Etats et à l'imposition de leur pouvoir. Je ne développe pas sur la violence du football populaire tel qu'il était pratiqué jusqu'au XVIe-XVIIe siècle (déjà vu en cours ; Bourdieu donne un exemple similaire à propos de la soule dans "Comment peut-on être sportif ?", Questions de sociologie). Juste un rappel rapide : les parties de football s'apparentaient plus à des affrontements entre villages rivaux qu'à des matchs d'aujourd'hui, les règles étaient quasiment inexistantes et très variables, le terrain n'était pas délimité au préalable : d'où un degré de violence particulièrement élevé – des joueurs y ont perdu des jambes, des yeux et parfois la vie. Cette violence entre en concurrence avec le pouvoir que l'Etat tente d'imposer : l'Etat moderne suppose en effet une certaine docilité de la part des citoyens.

La monopolisation progressive de la violence physique par un Etat moderne accepté et la pacification consécutive des luttes politiques (qui est atteinte avec la naissance du parlementarisme) présuppose l'intériorisation (et en l'occurrence l'incorporation) de nouvelles normes d'autocontrôle. Or, c'est notamment au travers de la naissance des sports modernes que ces normes ont pu être incorporées. Elias prend l'exemple de la naissance de la chasse au renard au XVIIIe siècle en Angleterre – un des premiers et des principaux passe-temps à l'époque auxquels s'appliquait le terme de "sport". Il s'agit d'un type très original de chasse, qui se distingue des pratiques courantes dans ce domaine : traditionnellement l'acteur principale était le chasseur (la meute avait un rôle accessoire), on ne chassait pas exclusivement un animal (mais n'importe quoi pourvu que ça se mange), le plaisir de la chasse était une sorte d'anticipation des vrais plaisirs : tuer et manger. A l'inverse, les gentlemen anglais qui pratiquaient la chasse au renard ne chassaient pas pour l'animal mais pour le sport. Les chiens étaient dressés à ne suivre que la trace des renards ; les chasseurs ne devaient utiliser aucune arme et se contenter d'accompagner et éventuellement de guider les chiens (d'où une délégation de la poursuite et de la mise à mort à la meute) : le plaisir de la chasse est ainsi devenu purement visuel. On peut remarquer que les spectateurs français ne comprenaient rien à cette activité (pourquoi se donner tant de mal à chasser cet animal que personne ne mange hormis les pauvres en période de famine ?).

L'intériorisation croissante de l'interdit social de la violence et l'augmentation de la répulsion qu'elle suscite ont conduit à une transformation des formes de sports qui, en retour, ont contribué à accélérer le processus d'intériorisation. Si, comme le remarque Elias, les caractéristiques des sports n'ont été consciemment planifiées par aucun groupe social, leurs évolutions ne doivent rien au hasard. Elles doivent être rapportées à des transformations du contexte politique. La mode de la chasse au renard a été introduite par les nobles britanniques à l'époque où les luttes de prestige abandonnaient la forme de duels et d'affrontements physiques directs. L'apaisement des tensions et la pacification était d'autant plus nécessaire en Angleterre que les affrontements politiques que le pays avait connu tout au long du XVIIe siècle ne s'étaient pas résolus par l'affirmation d'un groupe social et politique dominant mais par l'émergence d'un système parlementaire. La pacification et l'autocontrôle, que le sport contribuait à incorporer au sein de la noblesse anglaise, est une condition du bon fonctionnement du parlementarisme.