JEUX , MODES ET MASSES. 1945-1985

YONNET Paul, Gallimard, 1985

Fiche de lecture réalisée par l'ENS Ulm

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Depuis 1945, de grands changements ont révolutionnés les modes et les niveaux de vie. Paul Yonnet se propose de capter ces changements à partir de l’analyse de certaines pratiques spécifiques émergeant pendant cette période, en mettant l’accent sur les phénomènes de masse qu’elles représentent au delà des clivages sociaux (critique implicite et parfois explicite de la sociologie bourdieusienne de l’époque).

Deux articles nous intéresse particulièrement pour une sociologie du corps en tant qu’usages sociaux des corps.

 

I Le jogging ou la réponse par le corps à la crise

Le jogging devient un phénomène social de masse depuis la fin des années 70…

On voit alors apparaître l’organisation de grandes compétitions même au niveau international (1979 premier marathon populaire de Paris dont l’énorme succès prend valeur de symbole) et un grand nombre d’individus avouent pratiquer le jogging chaque week-end (un sondage du Figaro recense 2 millions et demi de joggers en France en 1980).

Qui entraîne un nouveau style de vie.

Une véritable mode est née, caractérisée par le port des baskets et une tenue sportive portée maintenant dans la rue, marquant une véritable transformation des styles de vie, des "  usages sociaux du corps ", des critères de confort à la ville et dans le travail. Tout cela, malgré le mépris des officiels Olympiques et le quasi silence des médias.

Cette pratique présente deux caractéristiques principales : une rupture par rapport à tous les usages sociaux athlétiques antérieurs et une culture de l’endurance.

1 – les ruptures

Le jogging est un sport d’anti-héros.

Aucunes conditions d’entrée dans la pratique : contrairement aux sports de compétition, l’exemple vient d’en bas (identification au non champion anonyme). C’est une entrée " non sportive " dans le sport.

Usage du corps et morphologie : l’entrée dans la pratique est indépendante du capital morphologique de départ de l’individu (on entre à n’importe quel âge, la foulée ne necessite aucun apprentissage). Plus encore, les pratiquants partent souvent avec un potentiel physiologique " négatif " : capacités morphologiques inférieurs à la moyenne (gros, petits, fumeurs, alcooliques guéris, infirmes…). Le jogging devient alors une activité de réhabilitation autant physique que sociale.

Le but, une confrontation pacifique avec ses semblables et une confrontation à soi-même.

.Le temps réalisé est relatif à chacun. Dans certaines courses, les lots sont mêmes tirés au sort pour marquer le refus de distinguer et surtout hiérarchiser les compétiteurs.

Permanence contre épuisement, le choc de deux morales : contrairement à tous les autres sports, le jogging est marqué par un entretien continu des capacités physiques (contre l’épuisement rapide du capital morphologique), et par une répartition extensive de l’effort (contre répartition intensive).

2 – une culture du corps particulière : l’endurance

La force, la forme et le fond

L’endurance est la " faculté de l’organisme d’accomplir un effort musculaire de faible intensité, permettant l’établissement d’un équilibre entre l’apport d’oxygène et sa consommation, d’où la possibilité de le poursuivre relativement longtemps "L’endurance s’oppose donc à la force, et à la masse musculaire qui s’en suit (qui a d’ailleurs tendance à handicaper dans les courses d’endurance). On ne devient pas jogger par un souci d’affirmer un paraître musculaire, mais par celui de cultiver son intérieur, son être même (le fond en un mot).

La valeur " endurance "

Pour Paul Yonnet, le jogging participe (en tant que culture physique et psychique de l’endurance) d’un phénomène plus étendu, aux nombreux points d’application, même s’il en demeure la plus exemplaire et la plus nouvelle de ses expressions sociales. Il voit ainsi dès le début des années 70, la valeur " endurance " s’affirmer aux dépens de la valeur " vitesse "qui prévalait dans les années 50-60 marquées par la croissance économique sans précédant de l’Occident. Par exemple en sport le 100 m cesse d’être l’épreuve " reine ", mais il constate aussi l’augmentation de la durée moyenne des chansons à la radio…

De la crise à la survie

C’est dans cet esprit que pour Yonnet le jogging peut-être rapporté à l’évenement majeur des années 70 : la crise énergétique, économique et idéologique qui a secoué l’occident. La raréfaction des ressources impose alors la recherche d’une nouvelle économie des énergies. Dans ce contexte, le jogger rechercherait ainsi à l’échelle de son corps une nouvelle économie énergétique où l’exploitation de sources d’énergie externes (absorption/utilisation maximale d’oxygène) se combine avec une exploration des sources possibles d’énergie interne. Le jogging est alors une réponse sociale à la crise.

 

II La civilisation du " look " : l’habit fait le moine.

Alors que la mode ancienne communiquait l’appartenance à un groupe, à un sexe (cf grandes lignes de l’histoire de la mode), Paul Yonnet se propose de montrer que la mode " contemporaine " informe avant tout de l’âge tout en révélant l’existence d’un "  moi " irréductible. " La silhouette n’est plus cet aveu obligé d’un corps déterminé-déterminant, dont il faudrait traîner le handicap, un corps contrainte d’apparence en soi. Il y a une première peau, sujet de modes spécifiques (mouvements, exercices, régimes, traitements, soins)et il y y a une seconde peau, capable de tous les affranchissements, de produire un individu entièrement autonome, abstrait en un sens de cette première peau, qui tient désormais tout seul, à part ".(p355)

Il fait débuter ce phénomène au début des années 70.

La " révolution copernicienne du look "

Celle-ci consiste à ne plus subir le code de la mode mais à le manier, l’adapter, le composer. Le marché s’est totalement segmenté en conséquence.

Individualisation vestimentaire, explosion de la mode.

Il existe des variations presque infinies sur un même type de vêtements. Un des exemples le plus marquant est le jean, uniforme au départ, il se décline aujourd’hui en denim, en toile, en velours ou en matière synthétique, de n’importe quelle couleur et de n’importe quelle forme. En 1981 le responsable de Levi Straus déclare : " En 1977, je fabriquais deux modèles de jeans qui satisfaisaient 90% de la clientèle. Aujourd’hui, il faut une vingtaine de modèles pour répondre aux nouveaux besoins. "

Le " look " des femmes (et maintenant aussi celui des hommes ? cf magazines masculins)

" Le " look " inclut la première peau comme premier vêtement : c’est pourquoi les femmes gagnent le droit à une dénudation publique de plus en plus importante (on enlève le haut, puis le bas sur les plages banalisées), une dénudation qui, en un sens n’en est donc plus une. " (p361)

Une compétition lourde de conséquences.

Chacun est à présent considéré comme responsable de l’image qu’il donne de lui-même, y compris quand il choisit d’en rester à une expression dite " utilitaire " ou " passe-partout ", simple version du refus d’entrer dans une compétition lourde de conséquences. C’est que le schéma traditionnel qui nous vient de l’Antiquité grecque (sous le corps, il y a l’âme, i .e sous l’habit il y a le moine) bascule dans la responsabilisation du " look ".

Du paraître au parêtre.

L’habit fait alors réellement le moine. Il y a la fois confusion totale du dedans et du dehors individuel, et retournement du système d’influence de l’un sur l’autre. L’individu est alors contraint d’exposer ses vérités intérieures dans l’habit et " quand bien même il dénierait cette capacité d’exposition, ces vérités lui seraient tout de même prêtées. "(p 361)

Conclusion : le "  look " produit de l’être par dénaturation.