fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS CachanGroupes et sociabilitéBaechler (1992)BAECHLER Jean (1992), « Groupes et sociabilité », in BOUDON Raymond (dir.), Traité de sociologie, Paris, Presses universitaires de France |
L’article s’ouvre sur le constat amer d’une insuffisance du vocabulaire courant concernant la notion de sociabilité ; en effet, selon le dictionnaire, ce terme recouvre soit l’ensemble du social, soit le « commerce des semblables. » De même, dans la communauté sociologique on désigne par sociabilité des réalités totalement différentes. Afin d’éviter de recourir à la solution du choix arbitraire, Baechler propose une diversification du vocabulaire. Il distingue pour cela :
- la sodalité ou capacité humaine à fonder des groupes
- la sociabilité[1] ou capacité humaine à former des réseaux « par lesquels les unités d’activités –entendez les groupes-, individuelles ou collectives, font circuler les informations qui expriment leurs intérêts, goûts, passions, émotions... »
- la socialité ou capacité humaine à « faire tenir les groupes et les réseaux ensemble, à leur assurer la cohérence et la cohésion qui les constituent en société », formes de solidarité sociales que Baechler se propose de nommer morphologies.
Ces distinctions permettent une prise en compte de la totalité de l’expérience humaine à partir d’une même grille de lecture, excluant ainsi tout évolutionnisme.
Un groupe est une unité d’activités composée de sous-unités. Ils naissent « de ce que les hommes poursuivent de nature des fins » et que ces fins ne peuvent jamais être atteintes dans l’isolement complet (ex type : la reproduction). En outre, un groupe est par définition capable d’ « agir uniment. » Il est possible de distinguer trois caractéristiques générales des groupes organisés[2] :
- Tout groupe, quels que soient ses effectifs numériques, « a une ou des fins qui définissent sa nature, sa rationalité propre et sa structure. »
- Tout groupe est composé d’individus dont les fins personnelles « devraient être celles du groupe en tant qu’ils en font partie », mais « peuvent être sans rapport avec les fins du groupe », ou « peuvent se combiner plus ou moins bien avec les fins collectives. »
- Tout groupe est en contact et en concurrence avec d’autres groupes, et fait partie d’un système d’activités qui agit sur lui comme une contrainte.
Un exemple: le couple dans les sociétés occidentales contemporaines[3].
Baechler se focalise sur cinq caractéristiques remarquables du couple :
- le couple peut être considéré comme le plus petit groupe possible. Pourtant, la sociologie a jusqu’à très récemment décrit la famille nucléaire ou élargie comme la forme de base, le couple étant dans cette logique au service d’une fin qui le dépasse. Ce n’est que très récemment que s’affiche une valorisation du couple pour lui-même.
- La cohabitation juvénile (couple sans mariage) qui marque profondément l’idée du couple comme fin en soi.
- L’instabilité du couple, au travers du divorce.
- En Europe tout particulièrement, Baechler note que la formation du couple marital est extrêmement tardive.
- Le corollaire du mariage tardif est la pratique du célibat comme choix de vie ou tout simplement comme période d’attente entre deux relations.
L’élément d’explication avancé par l’auteur correspond à l’hypothèse d’une modernité marquée par le triomphe de l’individualisme (au sens où l’individu est l’acteur social ultime et qu’il jouit d’une marge de manoeuvre pour poursuivre ses objectifs propres) : « il suffit que l’individu reçoive licence de rechercher dans la formation d’un couple des satisfactions personnelles d’ordre affectif, à l’exclusion de toute considération étrangère à ses intérêts propres pour retrouver les traits retenus. »
S’en suit une digression sur le phénomène de l’individualisme. Son explication sociologique peut suivre trois pistes :
- la mise en place d’une nouvelle morphologie, la nation ; « vécue comme organisme collectif, elle rend obsolète les groupes intermédiaires, libère l’individu de tous les liens sociaux intermédiaires pour le définir comme cellule de l’organisme. »
- La démocratisation des forces étatiques en Europe : l’individu est considéré comme un citoyen, la démocratisation fait donc reposer l’édifice politique sur l’individu et non plus sur les groupes.
- L’économie : la révolution industrielle et plus récemment la prise en compte du capital humain ont eu un effet sur l’individualisation.
« On parle de sociabilité dès lors que l’on envisage les relations que peuvent entretenir des individus et des groupes, du moment que ces relations ne résultent pas dans la formation d’un groupe susceptible de fonctionner comme unité d’activité. » On peut parler de sociabilité intra-groupe lorsque des individus nouent des relations (dont une partie n’a pas de rapport direct avec les fins du groupe) à l’intérieur de chaque groupe. On peut aussi envisager les relations établies d’individus à individus et de groupes à groupes.
Les objets sociologiques susceptibles de relever d’une analyse de la sociabilité sont divers. Baechler les classe en plusieurs catégories :
- les formes de la sociabilité qui s’établissent spontanément entre les individus. Cette catégorie répond à la question « qui fréquente qui ? » et concerne tout spécifiquement les réseaux (i.e. les liens plus ou moins solides ou exclusifs, qu’un acteur social noue avec d’autres acteurs).
- Les réseaux « délibérés », les acteurs sociaux se retrouvent par choix dans des espaces sociaux définis ; ils ont plaisir et intérêt à être sociables les uns envers les autres. C’est l’exemple des cercles, des cafés, des clubs...Baechler se propose de nommer cette catégorie « civilité. »
Ce paragraphe s’ouvre sur la définition précise du terme « réseau », qui « devrait désigner, en toute rigueur, l’ensemble des liens établis entre des personnes, et non, comme l’usage s’en est imposé, l’ensemble des personnes avec qui l’individu interrogé est en contact. » Une telle restriction de sens est nécessaire pour une raison pratique : il est extrêmement difficile de réunir des données empiriques sur les relations d’un seul individu. Une enquête qui se voudrait exhaustive ne pourrait selon l’auteur dépasser le seuil de la centaine de personnes : il faut donc se cantonner à l’étude de petits groupes (cf. ethnographie). Alain Degenne[4] note que cette difficulté pourrait être en partie résolue en prenant en compte non plus les relations entre individus mais les relations entre groupes considérés comme acteurs collectifs. Cela fait, il s’agirait d’identifier quels membres appartiennent à plusieurs groupes et assurent la continuité et la réalité du réseau.
Michel Forsé[5] note que « les relations qu’une personne entretient avec les autres sont de type varié. » Aller au-delà de la description sociographique consisterait donc à s’interroger sur les principaux facteurs qui affectent la sociabilité-réseaux des acteurs. Forsé « parvient à la conclusion que le « cycle de vie » est un facteur déterminant, les variables démographiques comme l’âge, l’état matrimonial et la présence d’enfants décideraient de trois grandes étapes dans la vie sociale des gens, intense et externe dans la jeunesse, modérée et interne –autour du foyer- durant la maturité, et déclinante jusqu’à la disparition dans la vieillesse. »
Baechler reprend par la suite quelques résultats de l’enquête « Contacts » conduite par l’INSEE de 1982 à 1983 analysée par Héran[6]. L’enquête consiste à soumettre un échantillon représentatif de ménages français à un premier questionnaire sur leurs relations de voisinage, leurs adhésions à des associations, leurs sorties ; après quoi, un carnet leur était confié pendant une semaine, où ils devaient noter tous les gens qu’ils rencontraient ; enfin un second questionnaire portait sur les relations de travail, de parenté et d’amitié. Les résultats montrent que les comportements de sociabilité restent marqués par le partage traditionnel des rôles entre sexes, i.e. aux femmes les relations avec les proches. Les enquêteurs ont pu noter une présence plus affirmée des amis pendant la jeunesse, des collègues durant l’âge mur, et de la parenté pendant la vieillesse. Point plus intéressant : il apparaît que les réseaux auxquels les individus sont intégrés, d’amitié, de travail, de parenté et de voisinage s’additionnent et font bénéficier certains d’une densité de sociabilité plus grande que d’autres[7]. Les mêmes personnes tendent à multiplier les contacts autour d’eux et à vivre une vie de relation plus épanouie. La sociabilité apparaît comme un capital dont l’accumulation, sans doute corrélée positivement avec les revenus, l’est surtout avec le diplôme. Baechler note qu’ « il a toutes les apparences d’un capital culturel dont la gestion réussie dépend de l’assimilation d’une culture qui retient la sociabilité dans ses valeurs privilégiées. »
Baechler reprend à titre d’application les développements de Granovetter (1973) sur la force des liens faibles, thèse que vous connaissez tous par cœur, donc inutile de la résumer ici. L’analyse de l’étranger par Simmel recouvre la même problématique. L’étranger, parce qu’il combine proximité et éloignement, est un élément particulier du groupe : il peut percevoir comme culturel ce qui apparaît à tous comme naturel et n’est pas partie prenante des conflits qui peuvent affecter son milieu d’accueil. D’un autre côté, les rapports avec l’étranger sont abstraits : avec les membres du groupe dont nous relevons, nous formons un ensemble plus concret (plus de points communs) que l’ensemble formé avec les étrangers. En poussant le raisonnement à l’extrême, on peut dire que le seul sentiment commun est celui de faire partie de la même espèce biologique (au-delà, l’étranger tombe hors de la l’humanité), ce qui limite d’autant les possibilités de sociabilité communes. Dans ce cas en effet, ce qui ressort n’est pas le semblable mais le différent (au sens différence de pays, de race...).
La civilité est définie comme « le fait de réunir des hommes en des espaces sociaux où ils puissent se montrer civils. » On tombe en ce cas dans le critère du formel et de l’organisé. La fin propre de ces groupes formels est de proposer à leurs membres des espaces sociaux où ils puissent atteindre, chacun pour soi et tous ensemble, certaines fins spécifiques dont la principale peut être simplement le plaisir d’être ensemble. C’est pourquoi le phénomène le plus typique de la sociabilité humaine est la conversation[8] (cf. Tarde[9] qui souligne dans son étude la place de la conversation dans la sociabilité et dans le monde moderne). Simmel[10] , dans son étude de la sociabilité au sens restreint comme « forme ludique de la socialisation » pointe le fait qu’un cercle de sociabilité réunit des individus pour le seul propos de les réunir. La civilité / sociabilité interdit que l’on traite en son sein d’affaires professionnelles, confessionnelles ou autres mais ces sujets peuvent devenir objets de conversations générales. Les individus doivent en outre gommer l’ensemble des aspérités sociales (mauvaise humeur, traits particuliers) et développer des traits communs qui les définissent comme appartenant à une même société. La civilité repose donc sur l’égalité et dans une certaine mesure sur l’identité des participants (ex étudié par Agulhon (1977) du Cercle bourgeois de la Monarchie de Juillet, le Cercle étant défini comme « une association dont les membres se réunissent dans un local loué à frais communs pour causer, jouer, lire les journaux »). Le café continue à fournir en France un cadre à différentes formes de civilité / sociabilité, notamment dans les milieux populaires (milieu masculin, extérieur à la famille où l’on se retrouve pour converser, jouer aux cartes ou regarder la télévision).
Elle est pour Baechler « l’extension ultime de la sociabilité. » Mais son étude est malaisée car il s’agit d’une singularité historique, quelque chose qui est arrivé une fois dans le temps et l’espace et est à ce titre « inconnaissable. » Il faut donc s’attacher à définir la classe des civilisations pour les saisir dans leurs points communs et dans leurs différences. Or pour construire ces comparaisons, plusieurs objets sont possibles. La moins mauvaise solution consisterait à définir une civilisation comme « la plus large matrice de possibles actuels. » La matrice des possibles virtuels recouvre la nature et la condition humaines. Les possibles actuels sont « la marge d’exploration et d’invention accessible à une fraction de l’humanité réunie par la sodalité, la sociabilité et la socialité. » Une civilisation est le produit des activités humaines, mais le produit le plus général possible.
Notes de conclusion sur cette partie : Sodalité et sociabilité ne sont pas complètement étanches. Il peut exister des transformations de l’une dans l’autre. Le passage de la sodalité à la sociabilité est peu fréquent (les groupes sont réunis pour certaines fins qui ne peuvent être atteintes qu’à plusieurs). Lorsque le groupe se dissout, la probabilité est grande que les membres en fondent ou en intègrent de nouveau (cf. réseau des anciens des grandes écoles en France par exemple, sorte de solidarités diffuses). Le passage de la sociabilité à la sodalité est beaucoup plus fréquent : le réseau informel de sociabilité par lequel circulent des informations, des mots d’ordre, etc, peut permettre par exemple la formation d’un groupe de pression, d’une association ou d’un parti. La période de préparation des groupes relèverait donc de la sociabilité.
Débutons par un exemple : soit la société française. On lui retranche tout ce qui relève de la sodalité et la sociabilité. Le reste correspond « au fait que tout cela tienne ensemble et à la manière dont cela tient. » Soit dans cet exemple la « nation » française, qui est nommée par Baechler une morphologie. La socialité désigne donc les morphologies.
Pour clarifier ce terme, il suffit de le rapprocher de la notion de « solidarité sociale » chez Durkheim. Plus précisément, on peut définir une morphologie comme « les principes de cohérence et de cohésion qui cimentent les individus et les groupes, et leur permettent de se perpétuer comme sociétés humaines. » La cohérence recouvre la dimension objective du phénomène, la cohésion sa dimension subjective (passions, représentations, intérêts...). Il existe moins de dix morphologies attestées : la bande, la tribu (forme originale d’organisation sociale dont la découverte est attribuée à Evans-Pritchard), la féodalité, le régime des castes, la chefferie, le royaume, l’empire, la cité, la nation (sans qu’un processus d’évolution conduise nécessairement de l’une à l’autre). Baechler développe trois exemples : la tribu, la féodalité, et la nation.
1. La tribu peut être tenue pour une solution morphologique aux problèmes de sécurité et d’insécurité. Le regroupement en vue d’échapper à l’insécurité peut en effet s’effectuer à différents niveaux, famille nucléaire (5 personnes environ), horde (5 familles en moyenne) et ethnie (une vingtaine de horde, soit environ 500 individus). Dans le cas d’une saturation démographique (envisageable dans le temps), une solution consiste à définir une pluralité d’unités et à prévoir entre elles des coalitions spontanées, qui permettent d’opposer à tout agresseur des forces égales : c’est la solution tribale. Son avantage : elle rend la tyrannie quasi impossible. Son inconvénient : elle induit des guerres à peu près permanentes.
2. La féodalité repose sur 2 institutions centrales :
- le vasselage (lien contractuel entre 2 aristocrates)
- la seigneurie (exercice de droits régaliens concédé par le suzerain au vassal)
Deux cas reconnus de féodalité en histoire : l’Europe du X au XIIIe siècle et le Japon du XIII au XVIe siècle.
3. La nation est une collectivité réelle ou désirée d’individus, qui ont en partage un passé commun, un présent commun et un avenir commun. Elle est composée d’individus, les unités d’action fondant l’ensemble ne sont pas médiatisées. Les groupements intermédiaires ont beau être vivants, ils ne sont pas considérés comme pertinents du point de vue de la nation. Cependant elle est plus qu’une collection d’individus puisque perçue comme une collectivité. La nation devient la Nation dès lors que l’on pose la collectivité comme indépendante des individus qui la constituent.
La nation est une morphologie originale inventée en Europe à son usage à partir des XIVe et XVe siècles et devenue au cours du XXe un produit d’exportation dans le monde entier.
[1] Vous l’aurez compris, cette partie concerne directement notre cher thème ; les fainéants peuvent donc se rendre directement en page 2. Toutefois, je me permets de vous soumettre cette réflexion hautement philosophique : « à quoi ça sert que Ducroc il se décarcasse ? »
[2] Sont laissés de côté les groupes latents au sens de Dahrendorf.
[3] Je me cantonne à cet exemple et vous fais grâce des développements sur les partis politiques, groupes de pression et autre politie, qui n’amèneraient que des illustrations supplémentaires (superflues) des caractéristiques des groupes.
[4] « Sur les réseaux de sociabilité » , RFS, 1983.
[5] « La sociabilité », Economie et Statistique, n° 132, 39-48, 1981.
[6] « La sociabilité, une pratique culturelle », Economie et Statistique, n° 216, 3-22, 1988. Nota : il me semble nécessaire de retranscrire en intégralité ce passage précis de l’article, cela nous évitera peut-être d’aller se plonger dans l’article de Héran.
[7] Une partie infime de la population active masculine (10%), composée de professions libérales, de professeurs, d’artistes, de cadres A de la fonction publique et d’animateurs sociaux, concentre 34% des relations d’amitié, 35% des relations de travail, 24% des relations de parenté et 23% des relations de voisinage.
[8] Sur la notion de conversation étendue aux conversations téléphoniques, voir la fiche de Gerôme sur les réseaux de sociabilité téléphonique.
[9] L’opinion et la foule, Paris, 1901.
[10] Sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981 (édition allemande 1917).
[11] Je vous livre tel quel le raisonnement de Baechler, mais je dois dire que la lecture de ce passage est très peu convaincante (raisonnement « stratosphérique », trois pages entières pour aboutir à une définition par défaut extrêmement vague, et finalement peu de rapport avec ce dont il est question ici –il est très possible aussi que je n’ais pas saisi la subtilité du lien-, i.e. les réseaux)
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