fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS CachanClass and Committees in a Norwegian Island ParishBarnes (1954)BARNES John A. (1954), « Class and Committees in a Norwegian Island Parish », Human Relations, n° 7 |
Remarque: cet article est reproduit dans S. Leinhardt, Social networks : a developing paradigm (1977).
Représentant de l’Ecole de Manchester en anthropologie, Barnes, dans cet article, est parmi les premiers à faire de la notion de réseau social un usage autre que métaphorique, en s’intéressant, quoique de façon non formalisée, aux propriétés de la structure. A ce titre, dire que l’article a influencé les études plus formelles qui se développent dans les années 1960 (v. Degenne et Forsé, ch. 2 ; Scott, ch. 2).
L’étude, ethnographique, porte sur une localité de l’ouest norvégien : l’île de Bremnes (4600 hab.). Elle a deux objets principaux : (1) le fonctionnement du système des classes sociales (class system) dans un Etat qui se flatte d’être égalitaire : c’est pour traiter de ce premier objet que l’étude se concentre sur les relations face-à-face dans lesquelles est censé se manifester un class system ; (2) la manière dont est organisée l’action sociale dans une telle société : l’attention va alors au travail des divers conseils (committees) qui font la vie publique de Bremnes. Je développe davantage le premier point, qui donne lieu à l’emploi de la notion de réseau.
Barnes distingue d’abord trois « champs »[1] dans le système social de Bremnes : le premier, à base territoriale, est constitué d’unités administratives durables et durablement organisées hiérarchiquement ; c’est à travers ce système territorial qu’est administrée la commune. Les plus petites unités territoriales (hameaux, etc.) sont la base de relations entre voisins (entraide, échange de denrées, garde des enfants, sorties communes, pratique religieuse commune). Ces relations sont stables, les partenaires ne changent pas beaucoup dans le temps.
Le second champ est produit par le système industriel (principalement industrie de pêche). De petites unités autonomes mais interdépendantes (chalutiers, coopératives, usines de traitement du poisson, etc.) sont connectées entre elles fonctionnellement plutôt que hiérarchiquement. Ces unités ne durent pas nécessairement dans le temps, et leurs membres peuvent connaître un renouvellement rapide.
Le troisième champ est fait des liens d’amitié et de connaissance que chacun hérite en partie et en partie noue lui-même au cours de sa vie. Dans ce champ sont donc reliés entre eux des paires d’individus qui se reconnaissent mutuellement un statut social à peu près égal. Les liens de ce champ ne sont pas stables : ils peuvent se défaire, il peut s’en former de nouveaux. Ce troisième champ est celui qui retient l’attention de Barnes ; il en énonce les propriétés structurelles :
- il a une section avec chacun des autres champs, de sorte que c’est souvent via ce troisième champ qu’un marin, par exemple, peut trouver à s’embaucher sur un nouveau chalutier, ou que l’habitant d’un hameau peut avoir rencontré sa femme dans un autre hameau.
- ce champ est « une sorte de réseau [c’est-à-dire] un ensemble de points (individus ou groupes) dont certains sont joints par des lignes, qui indiquent qu’ils sont en interaction. » Barnes est conscient qu’on pourrait décrire toute la vie sociale comme un réseau. Cependant, il préfère réserver la notion de réseau à « cette partie du réseau global qui reste quand on enlève les chaînes d’interaction qui relèvent strictement des systèmes industriel et territorial. »
- ce réseau n’a pas de frontières : il ne s’arrête pas avec l’unité territoriale ou l’unité de production.. Il relie la commune de Bremnes à d’autres communes, et au monde entier. Il n’a pas non plus d’unités (i.e. de sous-ensembles internes distincts et stables) au-delà des individus eux-mêmes.
- La maille du réseau, entendue comme la longueur moyenne des chemins[2] « autour d’un trou dans le réseau » (longueur dont il faut croire qu’elle est mesurée en nombre de liens) est, selon Barnes, plus lâche dans les sociétés modernes que dans les sociétés primitives.
- Barnes évalue le nombre de pas entre deux individus quelconques de Bremnes, le long des chemins de ce réseau, à environ 4.
- les liens qui le constituent sont considérés comme le class system de Bremnes. Pour Barnes, la conception d’un système de classes sociales comme réseau s’oppose à celle de Marx (classes rassemblant leurs membres en référence à leur position dans le système de production) ; elle est plus proche de celle de Davis et Gardner, qui, dans Deep South (1941), utilisent une série de cliques qui se recoupent (overlapping) pour tracer les frontières des classes. A Bremnes, quoiqu’il existe des différences de revenus entre individus, la population ne se divise pas en classes sociales bien distinctes empilées les unes sur les autres. Pourtant, chacun ne s’estime pas approximativement l’égal de chacun des autres. Il s’estime approximativement l’égal de ceux avec qui il est relié directement. Mais les « approximations » peuvent se cumuler et empêcher la transitivité des liens : A s’estimant à peu près l’égal de B, B celui de C, A peut ne pas s’estimer l’égal de C. Ce système, que Barnes appelle « réseau de classes » (class network), est la forme du class system à Bremnes ; il permet la différence tout en l’estompant dans les représentations, conformément à l’idéal égalitaire norvégien.
Barnes étudie ensuite les prises de décision dans les différentes instances du pays (unités administratives territoriales (conseil communal), unités industrielles (entreprises de pêche, chantiers navals), associations et comités divers. Il montre qu’on recherche autant que possible le consensus dans la décision. On ne peut pas toujours se permettre de l’atteindre dans le champ industriel, où l’environnement est changeant et où les décisions doivent être prises rapidement : s’y développe donc une structure hiérarchique, à travers laquelle les décisions sont imposées d’en haut. En revanche, dans les associations, comités, etc., où la rapidité de la décision n’est généralement pas vitale, la recherche du consensus est telle qu’on s’efforce de contourner le vote, et que la plupart des décisions sont prises à l’unanimité. Barnes l’explique en faisant intervenir la valorisation du class network : « Des gens qui vivent et travaillent ensemble ont inévitablement parfois des intérêts divergents ; mais en général ils ont aussi un intérêt commun dans le maintien des relations sociales existantes (…) Autant que possible, le groupe doit apparaître uni, non seulement vis-à-vis d’autres groupes, mais surtout à ses propres yeux. » Le vote, qui souligne les divergences, ne fait donc pas l’affaire. Même au conseil communal, où des décisions doivent parfois être prises dans l’urgence, les conseillers recourent à divers moyens pour maintenir l’apparence de l’unanimité : les conseillers dont la position, minoritaire, est irréconciliable avec celle des autres, prétendent ainsi ne pouvoir voter dans l’affaire en cause, parce qu’ils y ont des intérêts personnels ou familiaux, qui risqueraient de les rendre partiaux. Pour Barnes, les relations qui sont le plus fortement valorisées à Bremnes sont donc celles qui font le « troisième champ », le class network, bref celles qui permettent l’égalité dans la différence.
[1] Italiques : citation de l’auteur.
[2] Barnes n’utilise pas les termes dans leur acception technique (celle-ci n’existe pas encore) ; quand il dit « chemin » (path), il ne pense pas à l’orientation.
| ENS-LSH | Sommet de la page | Section de Sociologie |