BIDART Claire (1997), L'amitié, un lien social, Paris, La Découverte, 410 pages
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L'ouvrage de Claire Bidart porte un regard sociologique sur l'amitié et cherche à montrer que l'amitié est pour une part sociale, les amis sont libres de se choisir mais ils ne le font pas n'importe comment, mais que d'autre part l'amitié « échappe » aux règles sociales.
La question centrale de cet ouvrage est bien :
«Comment l'amitié établit-elle spécifiquement un rapport entre individu et société ? » p. 8
Pour répondre à cette question, il faut suivre les processus par lesquels l'amitié s'élabore à partir des milieux sociaux que l'individu parcourt régulièrement. Il faut également chercher à évaluer dans quelle mesure l'amitié réagit, se conforme ou résiste au poids des contraintes, des normes sociales.
L'amitié s'élabore par des processus d'élection à partir des cadres de la vie courante. L'ouvrage construit un suivi de ce processus en éclairant les rythmes de la construction des amitiés depuis ses cadres d'émergence jusqu'aux histoires particulières.
Trois niveaux d'analyse peuvent être distingués :
- Le premier est celui des contextes sociaux : le travail, l'habitat. Part leurs structurations et leurs modes de relations collectives, ils favorisent plus ou moins les rencontres et l'établissement de liens amicaux.
- Le second est celui des réseaux individuels :
« on voit alors s'édifier le rapport entre les potentialités relationnelles offertes par les cercles sociaux dans lesquels s'inscrit l'individu, les relations effectives qu'il élabore, et les amitiés qu'il distingue. »
- Enfin, l'étude se resserre dans l'analyse des moments clés de l'histoire des relations amicales, des circonstances de leur fondation, jusqu'à leur fin éventuelle.
Ce travail est élaboré à partir d'entretiens approfondis auprès d'une centaine de personnes vivant à Marseille, mais il s'appuie également sur des enquêtes et études réalisées par d'autres chercheurs ( Héran F, Fischer C par exemple).
L'amitié occupe une position spécifique au sein des affinités, elle est dotée d'une autonomie relative au niveau des représentations qui facilite sa constitution en objet de recherche. L'amitié peut être assimilée à une entité culturelle : elle renvoie à l'existence et à la circulation d'idées, d'attentes, de modèles culturels.
En s'affichant amis, des individus font référence à des images, des règles de conduite. Il y a un « idéal » de l'amitié qui participe à la construction de l'idée selon laquelle l'amitié échappe aux dimensions sociales :
« L'amitié est perçue comme désintéressée mais aussi comme détachée des contingences sociales courantes et opposées en cela aux autres modes de sociabilité. Elle se fonde sur un engagement des seules qualités intrinsèques des partenaires indépendamment de leurs positions dans un système social impliquant pouvoir, utilité ou prestige. »
Définir l'amitié n'est pas une chose aisée, il est intéressant de repérer dans le discours des acteurs quels sont les principaux traits de l'amitié.
Les réponses divergent sensiblement selon que la question porte sur ce qu'est l'amitié en général ou lorsqu'il s'agit d'évoquer des amitiés particulières avec des personnes nommées.
Lorsque l'on interroge une personne sur un personnage type, l'ami, on obtient des représentations centrées sur un noyau central autour duquel apparaissent des variations :
– L'ami est principalement celui sur qui l'on peut compter en cas de problème grave, celui qui répond toujours sans incertitude, définition nommée : scénario du « drame ».
– La confiance est également un trait englobant.
Les autres catégories de réponses ne jouent ni comme un critère décisif d'appartenance, ni comme trait englobant : l'amitié peut être entendue comme : confidence, permanence/présence, échanges affectifs « on est bien ensemble », proximité interindividuelle « on se comprend », proximité sociale.
Il s'agit ici d'une primauté donnée à tel ou tel aspect. Le fait de mettre l'accent sur tel ou tel aspect de l'amitié est socialement distribué. Les régularités sociales qui apparaissent confirment que le sens donné à l'amitié relève d'une construction culturelle et d'une inscription sociale.
En fonction de la profession exercée, du niveau de diplôme, du sexe, on ne donne pas la même définition de l'amitié.
Pour schématiser, nous pouvons noter que les ouvriers privilégient le drame, les employés mettent l'accent sur la confidence et les cadres diplômés mentionnent davantage le partage affectif.
La division sexuelle montrent que les hommes privilégient davantage la définition du « drame », les femmes, la confidence.
En ce qui concerne l'âge, les jeunes mettent en avant la dimension affective, les 35-59 ans sont plus attachés à la confidence, mais ces différences sont moins marquées que celles liées à la catégorie socioprofessionnelle.
Lorsqu'il s'agit d'évoquer des amitiés particulières, les réponses s'écartent de la définition de l'ami en général.
De façon générale, la qualité affective, la proximité interindividuelle et la confidence apparaissent plus fréquemment dans les descriptions de relations avec des personnes précises que dans la définition en général.
D'autre part, on constate qu'il existe une grande variété de raisons pour lesquelles on aime ses amis. Ce résultat permet de déplacer l'intérêt de l'individu vers la relation, vers les caractéristiques des liens, mais même à l'intérieur de chaque dimension, qualités relationnelles ou qualités personnelles, il n'y a pas d'ordre unique de valeur :
« Le réseau d'amis serait ainsi un lieu de résonance de la multiplicité des identités, au sein duquel les diverses relations permettent de jouer de ses ambivalences, de ses atermoiements identitaires. »
Comme pour l'homogamie, on peut faire émerger le concept d'homophilie qui peut se définir comme la tendance, pour les amitiés, à se former entre individus qui se ressemblent sur un aspect précis. L'homophilie traduit l'inscription sociale de l'amitié, les taux d'homophilie attestent d'une tendance globale des amitiés à se conformer à une norme en termes de préférences sociales.
- Les affinités d'âge constituent la tendance la plus nette. Cependant la propension à choisir des amis d'âge similaire n'est pas égale à tous les âges : plus une personne vieillit, plus elle a tendance à diversifier les âges dans son réseau. Le statut matrimonial et la position dans le cycle de vie sont également soumis à l'homophilie.
- L'homophilie de classe est moins fortement marquée que l'âge, elle est surtout caractéristique des classes situées aux extrêmes de l'échelle sociale (ouvriers, classes supérieures).
- L'homophilie relationnelle de sexe s'avère déterminante. Elle est plus marquée chez les hommes pour les discussions que chez les femmes. (Les femmes sont plus impliquées dans les relations de parenté, ce qui conduit à diversifier sexe et âge des interlocuteurs). Notons que plus la relation est intense (confidence) plus l'homophilie est élevée.
Deux contextes sont pris en compte : les milieux professionnels et les milieux résidents. L'objectif est de mettre à jour les facteurs qui se révèlent plus ou moins favorables à l'émergence de liens amicaux.
Le milieu professionnel est un cadre particulier dans la mesure où d'une part, les collègues ne sont pas librement choisis, et d'autre part parce qu'il existe une hiérarchie formelle. L'enquête porte sur une étude comparative de 4 entreprises : une usine de protection des métaux, une usine de répartition pharmaceutique, un supermarché et une entreprise de services administratifs. Les milieux étudiés sont principalement les ouvriers et les employés.
L'étude montre que les milieux de travail ne déterminent que partiellement les modes de sociabilité qui s'y inscrivent. Plus encore, les caractéristiques du milieu de travail n'ont pas la même influence selon le type de relations : les relations de camaraderie sont dépendantes de l'ambiance générale qui règne dans l'entreprise, les relations plus intenses, comme l'amitié sont peu touchées par les milieux.
Seule nuance : dans l'entreprise pharmaceutique, les liens sont non seulement gênés dans leur réalisation par les tensions et divisions entre les équipes, mais les quelques amitiés qui parviennent à s'établir sont parfois rompues du fait des jalousies et des rumeurs.
Cependant, les ambiances collectives construisent un « marché des possibles » qui affecte la formation des réseaux, l'émergence des relations et leur déroulement. Généralement, plus l'ambiance est mauvaise, moins les réseaux sont étendus et denses, moins les relations sont nombreuses. De fait, les relations « électives » sont relativement dominantes mais l'attitude de retrait limite leur intensité et la diversité des activités partagées.
Certains facteurs qui influencent l'environnement relationnel peuvent être mis en avant :
- La disposition des locaux.
Dans les milieux éclatés (différents bâtiments /étages) dans lesquels le collectif ne forme pas une unité. Dans ce cadre l'ambiance est difficilement appréciée et la communication est relativement limitée. Les réseaux personnels sont segmentés et sont construits généralement sur une autre base que l'équipe de travail. Les réseaux sont isolés et se croisent peu.
Dans les locaux unifiés, la confrontation est incessante, et implique l'ensemble du collectif. Cette disposition : partage d'un espace commun et interdépendance entre les travailleurs à la chaîne produit des effets opposés : la solidarité ou la rivalité.
Pour que l'interdépendance conduise à la solidarité, d'autres facteurs sont nécessaires : « la valorisation du travail est étroitement liée à l'autonomie et à la possibilité de déployer sa performance professionnelle [...]. Là, l'interdépendance dans le travail produit une reconnaissance des enjeux communs de la tâche, enjeux que chacun intériorise personnellement » (cas dans les rayons du supermarché).
- Existence ou absence d'enjeux susceptibles de créer des rivalités.
Dans le cas de l'entreprise pharmaceutique, les différentes équipes n'ont pas le même statut : les plus « anciennes » ont obtenu des avantages salariaux et des horaires jugés privilégiés (le matin), ce qui crée un sentiment d'injustice.
D'autres facteurs peuvent être cités : les marges de manœuvre laissées par l'organisation hiérarchique, les pratiques de circulation plus ou moins contraignantes, le degré de confrontation entre équipes et personnes qui autorise ou non l'évitement, la cantine et les activités mises en place par le comité d'entreprise qui peuvent permettre des confrontations transversales des divers cercles sociaux.
Ce qui semble important est en fait de noter que ces facteurs ne sont pas indépendants, ils font système, leur influence dépend également d'autres critères comme l'ancienneté, le statut professionnel, la position dans le cycle de vie.
Il y a bien une influence des contextes de travail sur les environnements relationnels qui s'y construisent et par là sur les conditions d'émergence des amitiés, même si l'amitié subit moins fortement l'impact des structures de travail que les autres relations.
Le milieu résident est peu contraignant si ce n'est de préserver avec son environnement proche un cadre social vivable. Le quartier peut cependant n'être qu'un lieu de passage, rien n'oblige à entrer en relation.
L'étude porte là encore sur des entretiens réalisés auprès de personnes résidants dans les quartiers Nord de Marseille. L'essentiel du matériau analysé réside dans les qualifications attribuées aux lieux par leurs habitants. La question est orientée du fait de la reconnaissance générale d'une mauvaise image de marque de ces quartiers :
« Comment établir des liens voire construire des amitiés, dans un espace que l'on rejette, comme une cité des quartiers Nord de Marseille ? Peut-on apprécier favorablement un environnement social porteur d'une image négative et à quelles conditions ? ».
Un certain nombre de facteurs se révèlent favorables à l'établissement d'une sociabilité de voisinage, au-delà des caractéristiques proprement contextuelles liées en particulier au type d'habitat (collectif/individuel).
- La proximité spatiale immédiate : lorsque l'on a peu de relations dans le quartier, celles-ci s'établissent de façon privilégié avec le voisin le plus proche.
- Les jeunes enfants provoquent un premier contact facile car ils induisent une plus grande fréquentation des lieux publics du quartier et fournissent un sujet de discussion suffisamment consensuel pour pouvoir engager la conversation. Les chiens permettent également d'établir un premier contact car ils fournissent des occasions de déambulation et de conversation.
- La présence de personnes âgées ou physiquement diminuées peut provoquer des contacts.
Dans tous les cas, ce sont les femmes qui jouent le rôle principal dans les relations de voisinage. Elles se trouvent généralement à l'origine des relations.
Une des caractéristiques de la sociabilité de voisinage est son orientation autour de la notion de besoin et d'entraide, du moins pour l'établissement du premier contact. Les liens « superficiels » sont la plupart du temps fondés sur l'entraide et souvent limités à cette fonction. Les échanges de service, dans ce cadre, sont relativement indépendants des autres formes des sociabilité dans la mesure où ils ne les nécessitent pas ni ne les induisent. L'entraide constituerait une sorte de base constante, spécifique aux relations de proximité.
D'autres facteurs interviennent sur la poursuite de relations de voisinage et sur l'éventuelle formation d'amitiés :
- Les effets d'âge. Alors que l'on constate une diminution de la sociabilité lorsque l'on vieillit, cette tendance peut être modifié en fonctions d'autres conditions. On constate que des personnes âgées peuvent s'investir davantage que des plus jeunes dans la sociabilité de quartier ou de voisinage et y compter des amis si elles y habitent depuis longtemps.
- L'ancienneté résidentielle favorise la naissance de relations amicales, mais le poids de cette variable est lié à l'ancienneté moyenne dans le milieu résidentiel. Par exemple, dans les quartiers où le renouvellement est important (dans les cités), l'établissement de relations amicales nécessite une ancienneté importante. En revanche, ce critère est moins distinctif là où l'ancienneté est la norme comme dans les quartiers-villages.
Dans les quartiers « difficiles » tout comme dans les entreprises « difficiles », la sociabilité globale est nettement réduite, mais les quelques liens amicaux sont susceptibles de résister. Ils ont pu naître dans ces contextes, mais la relation d'amitié qui s'engage ensuite échappe pour une grande part à l'influence de ces contextes.
Est envisagé ici l'ensemble du réseau formé par les relations personnelles de l'individu quelque soit le contexte d'où elles proviennent. Les articulations entre facteurs individuels, forme des réseaux personnels et caractéristiques des contextes sont recherchées. La structuration des réseaux personnels est envisagée comme un processus de construction de liens personnels et des amitiés à partir des cercles sociaux. Le réseau amical apparaissant comme le résultat d'une histoire fondée sur des choix.
L'âge et le cycle de vie sont déterminants pour la sociabilité. L'âge est la variable le plus marquante en ce qui concerne le volume, mais certaines étapes du cycle de vie peuvent infléchir la tendance. Si la sociabilité décroît avec l'âge, le célibat infléchit cette tendance. L'effet de la naissance du premier enfant modifie le volume et la nature de la sociabilité : la sociabilité interne (au foyer) devient plus importante au détriment de la sociabilité externe (sorties). L'âge modifie la structure des réseaux : avec l'âge, la part du réseau constituée par de simples relations de connaissance et les copains diminue. Les amitiés sont moins sensibles sauf en ce qui concerne la fréquence des rencontres.
Les pratiques de sociabilité varient également en fonction de la PCS et du diplôme : la sociabilité croît avec le niveau social quelque soit l'âge et le sexe. Les classes fortement scolarisées disposent de réseaux plus vastes, plus variés :
« S'opposent ainsi des réseaux « lâches » (mais diversifiées et de longue portée) à la sociabilité des ouvriers « étroite » et « dense ». [...] Les liens faibles éparpillés ouvrent bien plus largement la possibilité de contacts productifs ou pourvoyeurs d'informations nouvelles et les liens forts restent plus pauvres en potentiel social du fait de leur redondance ».
La sociabilité des employés et des cadres montre une plus nette distinction entre les relations d'amitié et la sociabilité quotidienne, ils ont une plus grande capacité à se faire des amis en approfondissant leurs relations.
Comment les liens amicaux émergent-ils à partir des contextes, des cercles sociaux ?
Trois modes de structuration des réseaux apparaissent :
- Les réseaux contextualisés : relative dépendance des relations envers le contexte social dans lequel elles s'inscrivent. Les amis sont comptés au sein d'un groupe de personnes et l'amitié apparaît comme un prolongement des relations communautaires.
- Les réseaux dissociés : dans ce cas, les amis sont généralement conservés depuis d'anciens cercles maintenant dissous, alors que les autres relations personnelles restent insérées dans les cercles actuels.
- Les réseaux électifs : les réseaux sont davantage « fournis » en amis qu'en d'autres liens. Les amis sont peu liés à un des cercles, ils ont été plus directement séparés de leurs contextes initiaux de rencontre.
Ils correspondent à diverses façons de construire des liens interpersonnels à partir d'un cadre social et indiquent qu'il y a diverses manières de construire des liens amicaux. Là encore, ces modes de structuration s'inscrivent dans des variations sociables observables.
- On peut faire apparaître un lien entre l'âge et les modes de construction des réseaux : Les « jeunes » ayant une sociabilité fortement contextualisée. L'élévation de l'âge entraînant la dissociation entre cercles et amis.
- De même, nous pouvons repérer une tendance dans la répartition des types de réseaux en fonction des PCS : on peut opposer les réseaux contextualisés des ouvriers aux réseaux électifs des cadres.
En maintenant une continuité entre les environnements et les liens personnels ou en privilégiant la construction interpersonnelle du lien amical au détriment des inscriptions sociales, se construisent différents modes de socialisation, d' interfaces entre individu et société.
La construction du réseau peut même relier entre eux des relations n'appartenant pas aux mêmes cercles d'origine et construire ainsi des ponts. Ceux qui constituent des ponts sont généralement les amis d'enfance ou de jeunesse. Ces relations ont comme caractéristique d'être plus transférable, d'avoir la capacité à être mélangées avec d'autres dans une configuration nouvelle et non liée au contexte. Elles participent à la construction identitaire de l'individu.
Enfin, le réseau d'amis influencent l'individu car chaque ami incarne des valeurs, des attitudes, des modèles. L'influence interpersonnelle est complexe, les rôles alternent entre « influents » et « influencés » :
L'influence « s 'exerce entre des personnes qui sont assez semblables pour que les normes et les comportements soient comparables, c'est-à-dire pour que les individus soient interpellés par des modèles qui sont à leur portée, mais aussi des modèles qui s'adressent aux différentes facettes qu'ils portent en eux-mêmes, des modèles qui résonnent avec leurs propres paradoxes ».
Dans cette dernière partie sont repérés les différentes étapes de l'amitié : du moment fondateur à sa disparition.
Même si l'amitié est moins soumise que d'autres relations aux cadres sociaux qui l'entourent, elle y est sensible et les bouleversements de la vie ne lui sont pas toujours favorables.
La plupart des relations d'amitié naissent dans un moment de crise vécue par l'un des deux partenaires au moins :
« l'ami, c'est donc la personne exceptionnelle dans le moment exceptionnel, qui dans le quotidien des interactions apporte surtout le bien-être affectif ».
L'amitié est un processus actif, structuré. Le développement d'une amitié opère dans deux dimensions complémentaires : la largeur (amplitude des sphères d'échange) et la profondeur (intimité du niveau d'échange). Une fois l'amitié engagée, il reste important de la « ressentir » positivement.
Les liens amicaux peuvent être rompus : une partie des ruptures d'amitié se faisant sur le mode conflictuel . La justification est souvent la déception dans le comportement de l'autre parce que les attentes ne sont pas satisfaites. Il semble que la réciprocité soit d'ailleurs une des bases implicites de l'amitié :
« On suppose que le service ou le soutien accordé à autrui nous serait fourni de la même manière dans des circonstances similaires et cette confiance dans la réciprocité potentielle suffit ». (p.333).
D'autres facteurs fragilisent les liens amicaux. La cause première des fins d'amitié étant le passage d'une étape du cycle de vie : le mariage en premier lieu, la naissance du premier enfant en second. Chaque mutation dans le cours de la vie (cycle de vie, choix de filière scolaire, professionnelle), peut faire disparaître les bases initiales de l'amitié.
Divers types de mobilités contribuent à la persistance des amitiés. Nous pouvons mentionner ici que les individus de classes moyennes et supérieures du fait de leur plus grande mobilité sociale et géographique, ont une plus grande capacité à conserver leurs amis et à en élire des nouveaux. Pour ces catégories il y a deux sortes d'amitié : les amitiés anciennes, forgées dans l'enfance et confirmées par les expériences vécues et les amitiés récentes, fondées à l'âge adulte sur la reconnaissance et le partage de qualités personnelles. Ces dernières sont plus fragiles, elles sont moins durables, mais plus renouvelables.
Les cadres diplômés accumulent la fréquentation des cercles propices à la sociabilité, l'aptitude à se faire des amis et à les conserver :
« Le capital va au capital en matière de sociabilité ». (p. 362).
De façon générale, pour que l'amitié résiste au changement, il ne faut pas que le changement débouche sur une mutation trop radicale, qui place les amis dans une situation trop hétérogène.
L'amitié élabore un rapport spécifique entre individu et société, sur un mode spécifique.
L'amitié naît dans des environnements sociaux, mais d'autres éléments marquent les pratiques de sociabilité, principalement l'âge et la classe sociale. Mais par ailleurs, l'impact d'événements extérieurs à la relation laisse penser que l'amitié n'est pas simplement une affaire interpersonnelle. Les moments de dérangement des hiérarchies courantes, les moments de difficultés personnelles président souvent à l'émergence d'une amitié. Dans ces cas, les rôles attendus sont bouleversés, « l'autre apparaît alors relativement dégagé des repères conférés par l'ordre social [...], plus proche de sa dimension de personne » (p.376).
L'idéal de l'amitié se trouve renforcé. Plus qu'un lien social, l'amitié joue un rôle de régulation sociale, elle a de fait sa place dans l'ordre social :
« S'insérant dans les interstices de l'ordre établi, qui pourtant la reconnaît et lui autorise cette place, elle contribue à le stabiliser, à le perpétuer en occupant justement cet espace de marge (donc de danger social potentiel) entre individualité et société. Ce faisant, elle accepte celui-ci et contribue même à le reproduire, dans la mesure où elle lui permet « d'absorber » avec une certaine souplesse les écarts, les vides normatifs et les incertitudes, en particulier lors des bouleversements brutaux des attentes et des rôles « normaux ». (p.378).
Claire Bidart suggère enfin de prolonger la réflexion en parlant d'une fonction sociale de l'amitié :
« ...qui serait justement de réaliser la part d'idéal et d'illusion de liberté dont tout homme a besoin ... ». (p.378).