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Préparation à l'agrégation de sciences sociales. Thème " Les réseaux sociaux "

fiche de lecture réalisée par François Morin (ENS Ulm)

The Conflicting Loyalties Theory

Henk Flap (1997)

FLAP Henk (1997), « The conflicting loyalties theory », L’Année sociologique

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Objet de l’article : Expliquer pourquoi les conflits sont moins violents lorsque les cercles sociaux sont entrecroisés.

1. La théorie des conflits d’allégeance : un problème d’explication

L’origine de la théorie des conflits d’allégeance

Les premiers jalons sont posés par des socio-anthropologues anglais dans les années 40 et 50, notamment pour expliquer pourquoi les rapports internes entre les membres de sociétés du sud-Sahara (les Tallensi au Nigeria, les Nuer au Soudan) étaient paisibles, alors même que ces sociétés étaient vastes et sans Etat (Evans-Pritchard et Meyer-Fortes, Systèmes politiques africains, 1940). La réponse apportée fut que, sans autorité centrale, des réseaux sociaux faits d’entrecroisement de clivages, débouchent sur des résolutions de conflits par la négociation plus que par la violence.

Ensuite, cette théorie a été confirmée par plusieurs études de sociétés pré-industrielles.

Pourtant, la littérature n’aborde pas la question des fondements du mécanisme des conflits d’allégeance

C’est ce sur quoi Henk Flap va s’arrêter ici. Il énonce alors une double stratégie :

-        D’abord, il veut s’inscrire dans le paradigme de l’individualisme structural (the structural-individualistic research program).

Ce paradigme associe théorie du choix rationnel et contraintes structurales et institutionnelles. Les actions individuelles sont canalisées par des contraintes structurales.

-        Ensuite, Henk Flap construit un modèle, simplifié dans un premier temps, puis alimenté par des hypothèses plus réalistes (méthode dite d’abstraction décroissante).

Ce modèle est inspiré directement par Boudon (La logique du social, 1979), qui construit un modèle à trois composantes :

o        Un système d’interaction, composé des acteurs et des conditions structurales et institutionnelles dans lesquelles s’inscrivent leurs actions.

o        L’environnement du système d’interaction.

o        Les résultats issus du système d’interaction, soit les résultats collectifs des choix individuels des acteurs faits dans le système d’interaction

Ces trois composantes sont reliées par des processus de rétroaction.

Si l’on veut expliquer les effets des conflits d’allégeance, il faut donc chercher à savoir comment les conflits d’allégeance influencent les choix individuels d’une part, et dans quelle mesure ces choix débouchent sur un certain niveau de violence sociétale.

2. Le modèle explicatif

A/ Les hypothèses

Les contraintes institutionnelles et structurales

1. La société est caractérisée par un très faible ancrage institutionnel. Les seules règles existantes traitent des droits de propriété.

2. Il y a une relative homogénéité des conditions de pouvoir, de richesse et de prestige de chacun des membres de la société. Les seuls clivages présents tiennent à la résidence

la consanguinité

le système de parenté (descent)

Le plus important clivage est sans doute le dernier, car, l’hypothèse est faite que, dans les sociétés sans Etat, les droits de propriété collective sont attribués aux groupes de même famille.

Le reste du modèle s’inscrit dans les hypothèses de l’individualisme méthodologique

1.        Les individus cherchent à maximiser leur utilité, ou pour reprendre Max Weber leurs « Lebenchancen ». Cela passe par l’appropriation de ressources économiques, politiques, symboliques et, dans les sociétés sans Etat, sociales [Henk Flap attribue une valeur très élevée au capital social, spécifiquement dans les sociétés sans Etat, en raison de leur faible rationalisation, développement technologique. D’après lui, par exemple, le stockage de la nourriture n’étant pas permis par le développement des techniques, la meilleure chose à faire pour un individu possédant des excédents de nourriture, est de les offrir à ses semblables.]

2.        Le dernier type de ressource, le capital social, est ainsi pourvu d’utilité quasi institutionnelle. Etant donné l’absence d’institutions, il est dans l’intérêt de chacun d’investir dans ses relations avec les autres, dans un but de survie.

3.        Pourtant, chacun cherchant à s’approprier des ressources, des conflits vont émerger, particulièrement concernant les biens rares. Si les ressources sont divisibles, un compromis est possible ; celui-ci est malaisé si la ressource est indivisible.

4.        Dans le modèle, seuls deux types d’acteurs existent :

a.       Les opposants, à propos d’un bien rare ;

b.       Les tierces personnes, non directement impliquées dans le conflit mais connectées à au moins un des opposants.

Dans les sociétés sans Etat, le capital politique étant fondé sur la force physique, il est alors admis que les hommes sont plus forts que les femmes. Donc, par hypothèse, seulement les hommes prennent part aux conflits avec les biens rares pour enjeux.

B/ La démonstration

Le raisonnement est effectué ici pour des biens divisibles.

DU COTE DES OPPOSANTS

a – Quelles sont les alternatives pour les opposants ?

- User de la violence physique. Le coût de cette option, mesuré en désutilité, réside dans la mort possible. L’avantage de cette option tient à l’honneur (capital symbolique) que procure le fait de combattre. Quant au capital social, il pâtit de cette violence, puisque chacun des opposants va puiser dans son stock de capital social pour s’assurer des soutiens.

- Rechercher un compromis sur la division des biens. Le coût principal impliqué par cette option est un coût de transaction (temps et effort mobilisés).

- Ne rien faire. Cette option implique uniquement une perte d’honneur (capital symbolique).

b – Quel choix vont effectivement faire les opposants ?

Henk Flap établit, à partir des éléments énoncés pour chaque alternative, des fonctions d’utilité.

Mais quelle différence la présence ou bien de clivages entrecroisés (entre les individus) ou bien de clivages segmentés (mêmes clivages chez les individus) introduit-elle dans la fonction de choix des opposants ?

Hypothèses : une société avec seulement deux clivages, le voisinage et le système de parenté (descent) ; chaque clivage compte deux catégories ; deux opposants uniquement ; pour simplifier seules les situations d’entrecroisement maximal et de segmentation maximale sont pris en compte.

Dans une société avec entrecroisement maximal

Il est alors possible de placer les deux opposants dans trois positions différentes :

1.     Les deux opposants sont dans la même catégorie pour les deux clivages.

2.     Les deux opposants sont dans différentes catégories au sein d’un clivage mais dans la même catégorie au sein de l’autre clivage.

3.     Les deux opposants appartiennent à différentes catégories pour les deux clivages.

Dans une société avec segmentation maximale

Dans ce cas, les opposants ont deux positions structurales possibles :

1.     Les deux opposants sont dans la même catégorie pour les deux clivages.

2.     Les deux opposants appartiennent à différentes catégories pour les deux clivages.

Quelles ont les implications en termes d’utilité et de probabilité ?

Les personnes qui appartiennent à la même catégorie à l’intérieur d’un clivage sont en mesure d’attendre du soutien des autres membres du groupe. Ceux-ci forment le capital social.

Un opposant ne tranchera pas entre le combat et la négociation tant qu’il ne connaîtra pas le capital social que l’adversaire est en mesure de mobiliser. Plus une partie a de capital social en comparaison avec l’au tre partie, et plus l’option « combat » devient attractive.

DU COTE DE LA TIERCE PARTIE

a - D’abord, quelles sont les alternatives pour la tierce personne ?

La configuration segmentée est claire : si l’on admet que la tierce personne intervient dès lors qu’elle fait partie du capital social d’un des opposants, alors elle prend part au combat dès qu’un opposant décide de combattre.

La configuration entrecroisée est moins claire : chacun des opposants peut prétendre à une grande part des soutiens de l’autre. L’issue ne peut être prédite. Nous sommes en situation de conflit d’allégeance. Trois possibilités :

-      La tierce personne arrive à ordonner ses allégeances et choisit donc l’opposant pour lequel son allégeance est la plus forte.

Toutefois, même si la tierce personne parvient à ordonner ses allégeances, elle n’a pas intérêt à choisir un camp plutôt que l’autre. Cette solution entraîne une perte de capital social non seulement chez l’opposant non-soutenu, mais chez la tierce personne elle-même qui ne trouvera jamais plus de soutien auprès de ce dernier. A cela s’ajoute le fait qu’elle encoure le risque de choisir le mauvais camp, donc perdant, ce qui implique une perte de capital social plus grande encore.

-      La tierce personne ne fait rien.

Ne rien faire n’apparaît pas comme une bonne solution non plus car les deux parties peuvent rejeter la tierce partie et la perte de capital social est donc doublée.

-      La tierce personne doit proposer une issue nouvelle, en mesure de satisfaire les deux parties. En menaçant chacune des deux parties de retirer son soutien pour l’affrontement en jeu et les affrontements futurs, la tierce personne peut inciter les deux parties à trouver un compromis.

b- Quelle est la fonction de choix effectif de la tierce personne ?

Combattre apporte des honneurs et augmente le capital social afférent à l’opposant soutenu. Cette solution a toutefois un coût : les blessures possibles.

Ne rien faire implique une perte de capital social ainsi qu’une perte d’honneur.

Concilier induit des coûts de transaction mais débouche également sur un gain important en capital social si la médiation réussit.

A partir de ces éléments, Henk Flap dresse les fonctions d’utilité pour ces trois options.

Donc, dans une structure à clivages entrecroisés, l’option « compromis » offre une utilité plus grande pour les deux parties en conflit et l’option « médiation » (intervention) est préférable pour la tierce partie.

Dans une structure à clivages segmentés, les opposants préfèrent « combattre » et la tierce partie préfère « combattre » également.

EN RESUME

Si les clivages sont entrecroisés, la tierce partie fait face à un conflit d’allégeance. En supportant un des adversaires dans le combat, elle l’oblige à lui procurer un service futur. Mais « combattre » implique aussi une perte en capital social.

Si les clivages sont segmentés, la tierce partie ne peut qu’augmenter son capital social. Ne rien faire dans ce cas pour une des parties en conflit sera interprété comme une tricherie et réduira la possibilité de services dans le futur.

Donc, au total, la perte de capital social est bien plus importante dans le cas d’un conflit intervenant dans un réseau social segmenté que dans un réseau social avec des clivages entrecroisés.

3. Approfondissement du modèle

Les hypothèses en jeu ci-dessus sont contestables :

-      La force égale de l’obligation induite par chaque clivage. Si l’on retire cette hypothèse, la valeur du capital social contenue dans le premier clivage n’est pas la même que celle contenue dans le second clivage. La situation devient donc similaire à une situation segmentée et la tierce partie prend position et choisit le combat.

-      Les catégories dans chaque clivage contiennent le même montant de capital social. Or, les catégories peuvent contenir un nombre différent de personnes et donc un montant différent de capital social.

Le cas des biens collectifs

-      Chaque tierce partie acquiert alors un motif supplémentaire d’implication dans le conflit puisque chaque individu appartenant à la même famille est en mesure de réclamer une partie des biens si son groupe gagne le combat.

-      Les coûts de transaction sont supérieurs en raison de l’augmentation du nombre de personnes impliquées.

-      Un individu est susceptible d’obtenir une part des biens en ne faisant rien (passager clandestin).

Au total, les effets d’une structure entrecroisée sont moins importants dans le cas des biens collectifs.

Le cas des biens indivisibles

-      Augmentation des coûts de transaction.

-      Diminution de la probabilité d’une médiation réussie.

Les effets d’une structure entrecroisée sont donc moins importants dans le cas de biens indivisibles.

4. Conditions supplémentaires – Le rapprochement avec la réalité

Dans le modèle simplifié on a admis l’existence de seulement deux clivages, a lors que dans les sociétés sans Etat, coexistent toujours trois clivages au minimum et dont les bases sont : la consanguinité, le voisinage et le système de parenté. Toutefois, Henk Flap montre, en fait, que si ces trois clivages permettent quatre combinaisons, seules trois interviennent dans la réalité. Si bien que son modèle apparaît plus réaliste que prévu.

Toutefois, il est encore possible de rendre le modèle plus réaliste encore, en introduisant de nouvelles conditions dans l’environnement.

-      D’abord l’association de la pression démographique et de la rareté des ressources alimentaires. C’est elle qui induit l’introduction du droit de propriété individuel – et non plus collectif –  et une augmentation de la valeur du capital social

-      Ensuite, l’éthos du guerrier qui détermine grandement la valeur du prestige issue d’une victoire au combat. Si l’honneur est une valeur importante, cela accroît le risque de résolution de conflits par la violence.

-      Le progrès technique. Plus des individus sont capables de conserver la nourriture et donc moins ils sont dépendant des autres pour survivre, moindre est la valeur du capital social. Henk Flap prend pour exemple le développement de l’horticulture, qui a rendu moins urgent le besoin de capital social en raison d’une meilleure maîtrise de la production de nourriture.

-      Les conflits extérieurs accroissent la valeur du capital social en ce sens qu’ils augmentent la valeur de l’aide future.

D’autres conditions favorable à la violence peuvent exister – comme l’existence de normes telle la loi du Talion – mais leurs effets ne sont pas clairement établis.

5. Discussion

Henk Flap adopte pour finir un point de vue dynamique et s’interroge sur l’influence que peut avoir cette structure réticulaire sur les personnalités des individus impliqués dans ces réseaux.

Les personnes qui se trouvent fréquemment et longuement en situation de conflits d’allégeance ont tendance à développer des qualités d’autodiscipline et de tolérance.

Au contraire, la segmentation mène sur le long terme à des attitudes plus impulsives, violentes et intolérantes.

La faiblesse de ce modèle tient encore à ce qu’il n’y a pas de validation empirique solide. Henk Plap termine son article par l’énonciation de voies de recherche empirique possibles.

Pourtant, l’auteur affirme sans détour que ce modèle est valable pour les sociétés industrielles, étatiques, qui sont d’ailleurs de plus en plus ouvertes aux influences extérieures et donc sujettes à conflits.

 

 

ENS-LSH
 
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Section de Sociologie