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Préparation à l'agrégation de sciences sociales. Thème " Les réseaux sociaux "

fiche de lecture réalisée par Jennifer Bidet (ENS-LSH Lyon)

Espaces, Temporalités, Stratifications. Exercices sur les réseaux sociaux

Maurizio Gribaudi et alii (1998)

GRIBAUDI Maurizio, et alii (1998), Espaces, Temporalités, Stratifications. Exercies sur les réseaux sociaux.,
Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 346 pages.

 

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Cet ouvrage collectif réunissant neufs chercheurs européens se propose d’examiner le statut et la valeur heuristique des concepts de lien et de réseau dans le cadre des recherches sur les formes de cohésion et de stratification de l’espace social. Il s’organise en deux grandes parties : un avant-propos rédigé par Maurizio Gribaudi situant ces recherches dans un cadre théorique, épistémologique et méthodologique précis ; une deuxième partie (l’essentiel de l’ouvrage) regroupant les études localisées des différents chercheurs.

Table des matières de la fiche de lecture

I. Les règles de l’exercice : la méthodologie employée.

II. « Exercices sur les réseaux sociaux » : la pertinence du concept de réseau pour l’étude des formes de cohésion et de stratification de l’espace social.

1.1. Les insuffisances des méthodes traditionnelles de l’anthropologie structurelle et de la sociologie.

1.2. Le réseau chez Gribaudi et alii : une conception héritée de l’école de Manchester

1.3. L’approche réductrice de la "structural analysis".

III. Quelques résultats des exercices.

3.1. « Qui se ressemble s’assemble ? Les sources d’homogénéité à Turin » (Michaël EVE)

3.2. Une mise en pratique des présupposés théoriques : « Réseaux egocentrés et inscriptions sociales. Continuités et discontinuités dans les formes de structuration de l’espace parisien » (Maurizio GRIBAUDI)

3.3. Quelques résultats généraux.

 

I. Les règles de l’exercice : la méthodologie employée.

Ces exercices ont choisi pour population des habitants de différentes villes d’Europe. Les mêmes critères méthodologiques et les mêmes techniques de récolte ont été respectés dans toutes les villes (Paris, Naples, Turin, Athènes, Cagliari, Helsinki, Saint-Pétersbourg et Madrid). Dans chacune de ces villes, il s’agissait de reconstruire les réseaux egocentrés de plusieurs habitants. Pour réduire la variabilité des observations, les témoins ont été choisis suivant différents critères : ils devaient être nés dans la ville qu’ils habitaient à l’époque de l’enquête ; ils exerçaient une profession perçue comme moyenne (enseignants du secondaire, ingénieurs et médecins) ; ils devaient avoir entre 35 et 45 ans ; enfin, ils devaient être mariés et avoir des enfants. La taille des échantillons ainsi définis fut variable selon les villes ( de 40 cahiers d’enregistrement pour Helsinki à 4 pour Madrid).

La procédure consistait ensuite en plusieurs étapes :

- tout d’abord, chaque témoin recevait un cahier dans lequel il devait consigner chaque soir pendant 15 jours l’ensemble des contacts significatifs de la journée ; avec deux questions : sur la spécificité de chaque rencontre puis sur la nature et l’histoire des relations avec cette personne ;

- à la fin des quinze jours, il devait compléter le carnet avec les relations qu’il considère comme importantes mais avec qui il n’avait pas été en contact dans les 15 jours de l’enquête ;

- enfin, des entretiens ont été réalisés afin de recueillir des éléments sur la famille et surtout de reconstituer le nombre de contacts réciproques, selon le témoin, entre les personnes enregistrées.

II. « Exercices sur les réseaux sociaux » : la pertinence du concept de réseau pour l’étude des formes de cohésion et de stratification de l’espace social.

1.1. Les insuffisances des méthodes traditionnelles de l’anthropologie structurelle et de la sociologie.

a) Critique de l’anthropologie structurelle.

Les approches structurelles et fonctionnalistes qui dominaient l’anthropologie sociale après la 2nde Guerre Mondiale ont finalement démontré leurs limites dans leur incapacité à rendre compte des phénomènes importants qui bouleversaient la société africaine et post-coloniale : leurs modèles et leurs instruments ne permettaient en effet que l’analyse de « contextes microscopiques, statiques et complètement isolés » (p. 16). Le chercheur Max Gluckman a constaté l’écart croissant existant entre l’image de stabilité qu’offrait l’anthropologie structurelle des sociétés africaines et les mutations rapides de ces sociétés (notamment du fait de la forte croissance des villes). La critique de ce modèle anthropologique repose alors fondamentalement sur sa manière de concevoir le contexte comme un simple élément de contrainte individuel : l’individu ne pourrait en aucun cas agir sur ce contexte. La stabilité des modèles proposés évacue toute possibilité d’action des individus sur ce contexte et amène à analyser les exceptions au modèle général comme de simples déviations par rapport à la norme.

b) Critique de l’utilisation des notions de « groupes » ou de « classes sociales » en sociologie.

Gribaudi et alii reprennent ici une critique classique formulée par les analyses en terme de réseaux : celle des limites des catégories pré-construites ( comme les PCS par exemple) pour analyser la complexité du social. Ainsi, Michaël Eve rappelle que les analyses en terme de réseaux ont toujours insisté sur le fait que les catégories sociologiques ne sont que des agrégats statistiques c’est-à-dire de simples indicateurs de la structure sociale (cf. Berkowitz, Burt, Berkowitz et Wellman). Eve stigmatise alors « une sociologie qui considère les groupes et les catégories sociologiques (des classes sociales en passant par le sexe et les catégories ethniques) comme les fondements de la structure sociale et la clef de l’explication sociologique. » (p. 45)

Gribaudi construit explicitement son étude contre l’utilisation de telles catégories :

« Mon intention était surtout de trouver une manière de détourner les catégories traditionnellement utilisées pour décrire et pour analyser la stratification sociale. » (p. 73).

c) Les débuts tâtonnants de l’utilisation du concept de réseau.

La première utilisation explicite du concept de réseau apparaît dans les travaux de Gluckman (mais l’utilisation est encore métaphorique). Gluckman introduit deux innovations importantes. Tout d’abord, il place le conflit au cœur de l’analyse (contre une analyse statique) ; Gluckman ne se détache pourtant pas complètement du paradigme structuro-fonctionnaliste dans la mesure où, pour lui, chaque conflit mène toujours à un nouvel équilibre. Ensuite, il introduit le concept d’ANALYSE DE SITUATION : ce concept renvoie à l’idée selon laquelle une situation cruciale nous fournit les clés de mécanismes et de déterminations sociales plus larges. Le niveau LOCAL n’est alors plus conceptualisé comme un microcosme isolé (comme dans l’anthropologie classique) mais comme le POINT NODAL de processus et de mécanismes globaux.

Ses élèves vont approfondir l’utilisation du concept de réseau, d’abord en lui ménageant une place limitée aux côtés des outils classiques de l’anthropologie. Ainsi, pour Barnes, le concept « réseau » doit être vu comme accessoire à côté des catégories classiques restant centrales pour saisir les formes de relations structurelles ; son application devrait se borner au domaine des relations informelles.

Mitchell est finalement le premier à inscrire l’analyse en terme de réseaux en rupture avec les méthodes traditionnelles. Dans Social Networks in Urban Situation (1969), il affirme que les pratiques sociales ne peuvent plus être conceptualisées comme produit de phénomènes de nature diverse et répondant à des déterminations que seraient, tout à tour, structurelles, normatives et relationnelles : pour lui, cette distinction renvoie à « trois manières diverses de construire des abstractions à partir des mêmes comportements concrets et qui permettent d’atteindre différents types de compréhension et d’explication » (in Social Networks in Urban Situation, p.10). Autrement dit : nous ne sommes pas en présence de phénomènes différents mais de manières diverses d’approcher et d’interpréter les mêmes objets.

Le chercheur doit alors analyser la pertinence de chaque approche dans l’explication des faits analysés. Pour Mitchell, les analyses structurelles font défaut dans la mesure où « même accompagnées d’une description des catégories qui sont significatives dans l’interaction sociale globalement considérée, [elles] ne permettent pas d’expliquer les détails du comportement social » (ibid, p.10). Cette critique rassemble la critique portée à l’anthropologie structurelle traditionnelle et celle adressée à une sociologie qui, se basant sur des catégories globales (« significatives dans l’interaction sociale globalement considérée »), ne permet pas une approche fine de la complexité sociale.

1.2. Le réseau chez Gribaudi et alii : une conception héritée de l’école de Manchester

Gribaudi consacre une grande partie de son avant-propos aux travaux de l’école de Manchester [1] et aux apports qu’ils ont fourni à l’analyse en terme de réseaux. Il ancre alors clairement sa propre vision du concept réseau dans la conception de ces chercheurs. Présenter l’utilisation du concept « réseau » par l’école de Manchester telle qu’elle est décrite par Gribaudi revient donc à exposer la vision de Gribaudi et de ses collègues. Gribaudi retient trois aspects importants de la démarche de l’école de Manchester : l’idée de différenciation des formes ; le déplacement de l’analyse du plan des formes à celui des mécanismes d’interaction ; la centralité du réseau egocentré. Présentons l’idée principale de chacun de ces aspects et tentons de l’illustrer par les différents travaux regroupés dans cet ouvrage.

a) L’idée de différenciation des formes

« L’attention portée au processus a en effet permis de concentrer l’analyse sur l’ensemble des comportements pratiqués et de montrer très clairement l’instabilité de leurs formes. Les travaux du groupe insistent ainsi sur la différenciation et sur la singularité de toute pratique sociale. Dans cette optique, les comportements observés, tout comme les formes des relations, sont vus et interprétés non comme le fruit de la reproduction de normes stables et homogènes, mais comme le produit d’interactions sociales, déterminées par les particularités des contextes qui les hébergent » (p. 20) (souligné par nous)

Les différents chercheurs qui se sont prêtés aux exercices formulent un premier constat aux vues des résultats obtenus : la grande hétérogénéité des résultats c’est-à-dire des formes de réseaux des différents témoins. Gribaudi, dans son étude, tente de classer les comportements suivant des critères typiques de l’analyse des réseaux : la densité, la superposition des liens et la physionomie des réseaux (âges des personnes fréquentées, ancienneté des relations, homophilie professionnelle). Aucun critère ne permet de faire apparaître un comportement typique, malgré les efforts des chercheurs pour homogénéiser leur échantillon. Il n’existe pas de grandes oppositions suivant un critère déterminant mais seulement un continuum de cas possibles. Prenons l’exemple de deux individus passés par la même scolarité et qui choisissent les mêmes aspirations professionnelles et sociales ; à partir de ce but individuel, chacun de ces individus devra négocier dans le cadre de ses relations concrètes déjà existantes dans lequel il évolue (prenons le cas caricatural où l’individu A suit une trajectoire de mobilité et l’individu B une trajectoire de reproduction : même s’ils deviennent tous les deux ingénieurs, ils ne présenteront pas pour autant les mêmes réseaux relationnels ; cf. l’impact mobilité sociale sur réseaux dans l’article de Gribaudi).

Du point de vue théorique, cette conception de la différenciation des formes revient à un nouveau dépassement de l’opposition objectivisme/subjectivisme : s’il existe des mécanismes objectifs qui orientent la construction d’un réseau relationnel (l’origine sociale ou encore l’appartenance géographique comme nous le montre Gabriella Gribaudi), cette construction dépend également d’un niveau local à l’échelle de l’individu et des choix qu’il opère dans les possibilités (certes limitées par le cadre objectif des relations) de relations. Le fait que deux individus partageant de nombreux points communs sur leur situation objective (appartenance sociale, lieu d’habitation, milieu familial…) aient une structure relationnelle différente souligne le poids joué par les interactions au niveau individuel. On voit bien dans la première citation de ce paragraphe la co-présence du poids du contexte et de celui des interactions sociales. Ainsi Gribaudi souligne-t-il cette "synthèse" opérée par l’utilisation du concept de réseau ou de configuration :

« [le concept de configuration] implique une analyse qui prenne en même temps en considération les niveaux individuel et global, à savoir un espace qui est structuré par les choix et les dynamiques individuels mais aussi par l’ensemble de leurs positions réciproques – en clair, par les stratifications du social. » (p. 91)

« Tous les réseaux observés, tous les différents maillages sociaux dont ils témoignent, peuvent être ramenés aux mêmes mécanismes de stabilité ou de rupture, de continuité ou de renouvellement des inscriptions sociales. Ce qui, par conséquent, accentue l’importance des cadres concrets qui composent l’environnement individuel. Mais aussi, inversement, le poids non indifférent des choix opérés par chaque individu tout au long du cycle de vie, et en particulier de ses manières d’évaluer, d’articuler et d’utiliser les ressources proposées par ces cadres. » (p. 112)

b) Le déplacement de l’analyse du plan des formes à celui des mécanismes d’interaction.

« La tâche du chercheur n’est plus, dans cette optique, de répertorier les formes des pratiques sociales pour individualiser des tendances modales. Elle se déplace sur les mécanismes socialement partagés qui engendrent chaque comportement observé. Ceci implique que la description, dans la pratique des chercheurs de Manchester doit pouvoir restituer non des typologies de comportements mais les répertoires de règles et d’images normatives à partir desquels les individus négocient concrètement leurs pratiques. » (p. 20) (souligné par nous)

Cet aspect est, bien sûr, lié au précédent : la diversité des formes de réseaux relationnels obtenus dans l’enquête exclut toute volonté d’en faire ressortir un comportement type. Mais derrière cette complexité, il s’agit de rechercher la présence d’un nombre limité de mécanismes permettant de rendre compte précisément de cette diversité des formes. Au caractère statique des modèles structurels, l’école de Manchester préfère la perspective dynamique des modèles génératifs [2] .

Gribaudi, dans son étude, identifie un nombre limité de mécanismes permettant de rendre compte de la diversité des réseaux obtenus :

« Derrière la complexité importante mise en évidence par les réseaux egocentrés, nous découvrons la présence d’un  nombre limité de mécanismes.(…) Tous les réseaux observés, tous les différents maillages sociaux dont ils témoignent, peuvent être ramenés aux mêmes mécanismes de stabilité ou de rupture, de continuité ou de renouvellement des inscriptions sociales. » (p. 112)

Par exemple, Gribaudi tente d’expliquer la forme du réseau de Jacques par la trajectoire de rupture qu’il a opéré avec son milieu d’origine. Jacques est un ingénieur parisien de 32 ans ; son réseau relationnel est marqué par une forte homogénéité professionnelle : il fréquente surtout des ingénieurs qu’il connaît, pour la grande majorité d’entre eux, depuis assez peu de temps. En parallèle à ce pôle, il a une fréquentation de sa famille qui se limite à son noyau (parents et fratrie). Pour Gribaudi, ce réseau montre que le parcours professionnel de mobilité ascendante (son père était technicien) représente une identification totale au nouveau milieu professionnel accompagné d’une rupture par rapport au milieu d’origine.

Attention : cette interprétation ne signifie pas que tous les réseaux caractérisés par une forte homogénéité professionnelle correspondent tous à des trajectoires de mobilité : Gribaudi prend l’exemple de Carole, enseignante, fille d’enseignants, qui fréquente majoritairement des enseignants. Dans son cas, c’est plutôt une logique de stabilité, de reproduction qui caractérise son réseau relationnel. Encore une fois, rappelons qu’il n’est aucunement question de mettre en avant des comportements types.

Ce glissement de la forme aux mécanismes implique alors la question méthodologique de la mesure. Ainsi, Lewin souligne-t-il la nécessité de mesurer non les fréquences des comportements moyens mais les intensités et les différents degrés selon lesquels agissent les mécanismes déterminants. Dans l’approche générative, la matrice ne donne pas la clé du phénomène car elle ne représente qu’un instantané d’une configuration d’éléments en mouvement : la position de chacun des éléments et leur distances relatives ne sont explicables qu’à partir des mécanismes qui engendrent la dynamique. Dans l’étude de Gribaudi, il ne s’agit pas de compter combien de réseaux se caractérisent par une forte homogénéité sociale et d’essayer de trouver les points communs entre les différents individus qui appartiennent à ce groupe. Il s’agit plutôt de voir notamment dans quelle mesure la dimension professionnelle influence la constitution d’un réseau ; elle le fait de manière variable d’où l’intérêt de mesurer la fréquence et l’intensité de cette influence.

c) La centralité du réseau egocentré.

 « Le réseau egocentré est en effet perçu comme l’instrument majeur qui permet d’observer les mécanismes de construction de l’espace social concrètement à l’œuvre. C’est à travers l’analyse des rapprochements que l’individu opère quotidiennement entre des relations, des ressources et des références différentes qu’on peut saisir les mécanismes et les règles implicites qui pèsent dans la détermination de l’action sociale » (p.10)

Contre la conception de la structural analysis qui préfère l’analyse des liens observables à l’intérieur d’une institution à l’étude des liens egocentrés, Gribaudi souligne la pertinence de l’utilisation de réseaux egocentrés. Selon lui, et en s’inscrivant par là dans la lignée de chercheurs comme Lewin ou Moreno, « nous ne pouvons pas comprendre les interactions d’un groupe donné d’individus si nous ne les considérons pas à la lumière de l’ensemble des liens que chaque acteur entretient en dehors de l’espace commun. » (p. 15-16)

En limitant une étude à un seul des groupes d’appartenance d’un individu (par exemple la sphère professionnelle), on se ferme tout un pan de facteurs explicatifs. Pour des individus comme Jacques dont la sociabilité est fortement ancrée dans le milieu professionnel, la dimension professionnelle (mobilité et forte identification au nouveau milieu professionnel) serait peut-être suffisante pour analyser ses relations ; elle ne le serait plus pour les individus dont les réseaux sont fortement liés à la dimension familiale. Les réseaux egocentrés permettent de saisir l’ensemble des dimensions (professionnelles, familiales…) qui construisent les relations des individus.

1.3. L’approche réductrice de la "structural analysis".

Gribaudi construit tout son avant-propos sur une critique de l’utilisation selon lui réductrice du concept de réseau par la structural analysis. Il annonce ainsi le plan de son introduction :

« Je me fonderai en un premier temps sur les représentations de l’espace disciplinaire et de ses origines, telles qu’elles sont formulées par les chercheurs qui défendent l’approche aujourd’hui la plus répandue dans les sciences sociales : la structural analysis. Ensuite j’essaierai de montrer comment, à mon sens, les pratiques et les méthodes qui se sont cristallisées autour de cette approche ont, dans une certaine mesure, vidé le concept de réseau de ses possibilités heuristiques les plus remarquables en le ramenant à un cadre d’analyse purement formel. » (p. 8)

Gribaudi suit la généalogie de cette approche telle qu’elle est établie par un de ses représentants : Scott (in Social Network Analysis. A handbook., 1991) ; ce faisant, il liste la série d’ « appauvrissements » que cette approche a fait subir aux théories dont elle prétend recueillir l’héritage. Scott situe la structural analysis dans l’héritage de trois lignées principales :

N°1 : lignée de la théorie de la Gestalt > sociométrie > analyses des dynamiques de groupes > théorie des graphes. Notamment travaux de Moreno et Lewin sur les mécanismes qui contraignent chaque individu à interagir dans une société. Mais Scott n’en retient que l’utilisation de sociogrammes.

N°2 : à partir de l’anthropologie structuro-fonctionnaliste de Radcliffe-Brown, les travaux de Warner et Mayo. Pour Gribaudi, l’intérêt de Warner (cf. Yankee City) portait sur les mécanismes qui favorisent et engendrent les formes de cohésion de l’espace social. OR Scott en retient surtout la notion de clique ; il lui reproche de n’être pas parvenu à des vraies mesures mathématiques des structures analysées.

N°3 : à partir de l’anthropologie structuro-fonctionnaliste de Radcliffe-Brown, l’école de Manchester. Pour Scott, c’est la lignée la plus directement liée au concept de réseau ; pour Gribaudi, c’est la lignée la plus trahie dans la reformulation de ses apports par la structural analysis. Le plus grand reproche de Gribaudi est d’avoir évacué le caractère dynamique mis en avant par l’ensemble des chercheurs de l’école de Manchester : l’attention n’est plus alors sur les dynamiques, les processus, les mécanismes qui produisent un certain type de réseau et qui va amener ce réseau à se modifier. Le concept principal de la structural analysis sera plutôt celui de SYSTEME renvoyant davantage à une analyse statique qu’à une analyse dynamique. La structural analysis va s’attacher à analyser et surtout à MESURER les formes de connexion qui caractérisent un système afin de mettre à jour les rôles et les fonctions de ses composantes.

Gribaudi stigmatise principalement l’extrême formalisation recherchée par cette "école" : dans chaque lignée, elle ne semble avoir retenu que les aspects les plus techniques (sociogrammes, définition de la clique…). Pour Scott (mais aussi pour Burt, Berkowitz, Wellman, Degenne et Forsé), la force et la nouveauté de leur approche réside dans l’ensemble de mesures mathématiques et statistiques qu’elle a su développer ; pour eux, cela correspond à la dernière étape du développement global et linéaire d’un discours sociologique depuis toujours intéressé à l’étude formelle des structures sociales. La percée cruciale aurait alors eu lieu à Harvard, à la fin des années 70, quand l’attention des chercheurs s’est concentrée sur les propriétés formelles des réseaux globaux. Harrisson White et ses collègues à cette époque « arrivent à établir solidement l’analyse des réseaux comme une méthode d’analyse structurelle » (Scott, p.33), en développant la recherche sur deux voies différentes : l’étude des liens structuraux (et non sur réseaux individuels) et le développement de la formalisation et de l’analyse mathématique (Cf. travaux de White, Boyd, Laumman, Levine, Burt…). Le réseau egocentré est complètement abandonné (contre l’héritage de l’école de Manchester) au profit de l’enregistrement de liens observables à l’intérieur d’un groupe ou d’une institution.

Gribaudi, pour nuancer des attaques parfois formulées de façon assez vive, conclut en reconnaissant l’utilité et l’intérêt de la structural analysis mais nie toujours son statut auto-proclamé de percée cruciale dans l’analyse sociologique. En fin de compte, ce qu’il faut surtout retenir de sa critique (outre l’abandon du réseau egocentré dont la pertinence a été présentée plus haut) est la disparition de la prise en compte de la dimension temporelle des réseaux sociaux. Cette dimension temporelle visant à mettre en avant les mécanismes plutôt que les formes auxquels ils aboutissent est fondamentale pour Gribaudi, ce qui éclaire d’ailleurs le titre de l’ouvrage où le terme « temporalités » occupe lui-même une place centrale.

III. Quelques résultats des exercices.

3.1. « Qui se ressemble s’assemble ? Les sources d’homogénéité à Turin » (Michaël EVE)

Le travail de Michaël Eve prend pour question centrale celle de l’homophilie : pourquoi qui se ressemble s’assemble ? Il reproche à la sociologie raisonnant en terme de catégories sociales de considérer ce phénomène comme une évidence : découper la société en groupes relativement homogènes implique dès l’origine l’hypothèse que l’appartenance à une classe sociale pèse fortement sur les contacts sociaux. Contre cette sociologie, il rappelle que l’analyse de réseaux montre que les relations de sociabilité traversent souvent les frontières entre ces groupes et catégorie construites. En même temps, ces analyses observent une forte tendance à l’homogénéité. Eve tente alors d’analyser ce paradoxe, tente de déterminer pourquoi les réseaux ne s’élargissent pas dans toutes les directions possibles. Ses principaux résultats sont les suivants :

·          « les réseaux s’étendent selon des voies limitées et prévisibles » (p. 67) :

Il constate en premier lieu que les réseaux ne peuvent s’élargir que selon certains types de rapports, les plus importants étant ceux de l’entourage professionnel et familial. Ainsi, même s’il y a une certaine hétérogénéité des réseaux observés, on constate souvent que ce sont les membres de la même profession ou de la famille qui jouent le rôle central dans la formation du réseau : un ami faisant le même métier peut être marié avec une femme exerçant une profession différente ou peut présenter un ami appartenant à un autre corps de métier. La famille peut amener encore plus de diversité dans le profil professionnel des fréquentations.

·          l’homophilie ne s’explique pas simplement par des affinités culturelles existant entre membres d’une même "catégorie" :

Ceci apparaît notamment dans l’étude de tous les contacts qui ont eu lieu avec certaines personnes pouvant partager des "affinités culturelles" et qui ne se transforment pas en relations durables.

En fait, Eve constate que les amis cumulent souvent plusieurs types de liens entre eux : ils peuvent être collègues de travail, avoir fait leurs études ensemble, être mariés à des femmes qui se connaissent entre elles…C’est la superposition des éléments de la vie d’un individu qui explique notamment pourquoi certains collègues deviennent des amis et d’autres pas. Pour Eve, on ne peut étudier un lien amical sans le situer dans l’ensemble du réseau. Ainsi, il observe que plusieurs relations sont engagées et se réalisent dans une activité non seulement parce qu’il existe un lien avec ego mais aussi avec son épouse : on noue alors une nouvelle relation pour enrichir une partie importante du réseau déjà existant (ici la relation de couple).

Reprenons les termes d’Eve :

« les contacts initiaux ne semblent évoluer vers des relations plus profondes et durables que s’ils sont susceptibles d’aider à l’expansion ou à la consolidation de pans entiers du réseau d’un individu » (p.67)

·          des cercles plutôt que des chaînes :

L’observation précédente nous amène à mettre en question la notion de chaîne de relations : les amitiés se nouent davantage au sein de groupes ou de noyaux plutôt que le long d’une chaîne. L’amitié se concrétise quand se croisent plusieurs cercles d’appartenance ; c’est pourquoi Eve propose d’utiliser la métaphore descriptive de « cercles enchevêtrés » plutôt que celle de « réseau ». Il constate ainsi que les amis enseignants des enseignants de Turin sont aussi souvent d’anciens collègues ou des collègues avec qui ils n’ont jamais travaillé mais qui partagent une activité syndicale héritée de 68 ou encore des collègues avec qui ils ont des amis en commun.

L’inadéquation des chaînes à rendre compte des constructions des relations s’est observé concrètement dans les cahiers d’enregistrement : il était demandé aux enquêtés de reproduire la chaîne qui les avait mené à connaître telle personne. Dans la plupart des cas, il leur était impossible de dessiner cette chaîne. Ils n’ont pu en dessiner que dans les cas où il s’agissait de relations périphériques (par exemple, ego a connu sa baby-sitter par Giorgio qui connaissait Rosanna qui connaissait la bay-sitter). Pour les relations moins périphériques, on retrouve souvent une institution à la place de la chaîne demandée (école, hôpital pour les médecins, église…les lieux de travail dominent largement dans cette liste). Et quand quelqu’un est cité, il s’agit d’une seule personne et non d’une chaîne, cette personne occupant généralement un grand rôle dans le réseau d’ego. Aussi selon Eve « dans la plupart des cas, les liens ne forment pas une chaîne, ou alors celle-ci ne possède qu’un seul maillon. » (p. 59)

Attention : le fait que de nombreux réseaux comportent des racines institutionnelles (lieux de travail, école…) ne signifie pas que le concept de réseau est superflu et qu’il recouvre la notion de groupe. La référence à un groupe n’a pas, en soi, de valeur explicative : ego n’est pas ami avec tous les membres d’un groupe, ceci non seulement du fait de certaines affinités électives mais en réseau de la compatibilité plus ou moins grande avec son réseau déjà existant (cf. compatibilité avec le couple évoquée plus haut).

·          des liens faibles au sein des liens forts

Ici l’apport d’Eve est intéressant en ce qu’il constitue une critique directe des travaux de Granovetter. Eve reproche à ce qu’il appelle « la vaste littérature sur le rôle des réseaux personnels dans la recherche d’emploi » de s’être surtout intéressé à la relation dyadique existant entre la personne qui demande et celle qui offre un emploi.

Pour Eve, il est possible que la personne ait un lien faible avec la personne qui l’emploie mais beaucoup de liens plus robustes peuvent exister à un deuxième niveau : il s’agit alors de liens faibles surtout en apparence puisque, derrière des liens qui aboutissent à une embauche, il existe d’autres liens indirects qui constituent un petit milieu. Il montre alors comment le parcours de Roberto se comprend par les influences successives de différents membres de son réseau : il met notamment en avant pourquoi Roberto a choisi une certaine spécialité en médecine sur les conseils d’un ami à lui appartenant à un laboratoire qui cherchait un nouveau membre de cette spécialité. Engagé temporairement dans cette équipe comme son ami lui avait promis, il part dans un hôpital londonien bénéficiant d’accords existant entre les deux hôpitaux italiens et anglais ; à son retour, il est définitivement engagé dans l’équipe dans laquelle il avait déjà travaillé. Pour Eve, cet exemple montre que nous avons affaire à des liens de groupe ou des liens institutionnels (entre les hôpitaux…) plus qu’à des liens dyadiques et développés suivant une chaîne.

Autre remise en question de la force des liens faibles : le faible recours aux « connaissances » ( i.e. aux liens faibles) comme sources d’information, par exemple pour trouver un électricien efficace et peu cher. Eve ne constate presque jamais le recours à une « connaissance » pour obtenir ce genre d’informations ; il nuance en affirmant que peut-être un échantillon plus large aurait permis d’identifier un tel recours aux liens faibles. En tous les cas, ce recours est loin d’être systématique ; les individus ont davantage recours aux amis qu’aux connaissances.

3.2. Une mise en pratique des présupposés théoriques : « Réseaux egocentrés et inscriptions sociales. Continuités et discontinuités dans les formes de structuration de l’espace parisien » (Maurizio GRIBAUDI)

a) Deux questions centrales sur la pertinence de l’utilisation du concept « réseau ».

Gribaudi centre son propre exercice sur deux questions fondamentales visant à cerner la pertinence du concept « réseau » pour l’étude des phénomènes sociaux.

La première question porte sur la capacité de l’objet réseau à restituer des phénomènes sociaux complexes, à rendre compte des mécanismes qui président à la formation de relations. Cette question s’appuie sur la volonté de Gribaudi de remplacer les catégories sociologiques traditionnellement utilisées pour décrire et analyser l’espace social par des outils plus complexes et plus précis tels l’outil réseau.

Ceci amène à la deuxième question : peut-on, à partir des morceaux de vie constitués par chaque réseau egocentré, restituer le présent du vécu d’une ville, tracer la carte des différents paysages et terrains qui marquent sa stratification ? c’est-à-dire : les réseaux egocentrés permettent-ils de construire un modèle de stratification sociale ?

b) Une première analyse des données.

Le premier résultat est, comme on l’a déjà noté, le constat d’un continuum de formes de réseau possibles : les réseaux sociaux des enquêtés ne font apparaître aucun comportement typique. Pour Gribaudi, « ces traits, je crois, montrent la partialité des analyses qui découpent l’ensemble de l’espace social par catégories et par groupes modaux de comportements. » (p. 89)

Plus concrètement, il observe que toutes les combinaisons de paramètres sont possibles : forte ou faible homogénéité générationnelle ; relations récentes ou très anciennes ; réseaux pluri- ou mono-professionnels ; forte ou faible superposition des liens.

Il va alors non pas analyser des comportements typiques mais tenter de dégager les mécanismes de construction des réseaux de plusieurs individus.

On a déjà parlé de Jacques, ingénieur fils de technicien, ayant donc connu une certaine mobilité sociale. Cette mobilité se répercute sur son réseau dans la mesure où celui-ci se caractérise par une forte homogénéité professionnelle, doublée d’une forte homogénéité générationnelle. Son réseau est un réseau assez récent, formé principalement à la suite de son entrée dans son milieu professionnel. Son réseau est donc fortement marqué par son appartenance professionnelle.

Gribaudi prend ensuite l’exemple d’un autre réseau fortement homogène professionnellement mais reflétant davantage une stabilité qu’une rupture par rapport au milieu d’origine. Ainsi, Carole est enseignante, fille d’enseignante et mère de normalien. Son réseau est fortement ancré au sein du monde enseignant mais, différence par rapport à Jacques, laisse une plus grande place à l’hétérogénéité générationnelle et à l’ancienneté des relations. Gribaudi l’interprète comme un maillage fortement ancré à l’intérieur du secteur public et non un simple héritage familial. Ainsi, la reproduction est ici une reproduction indirecte : les liens des enfants se tissent au sein d’un même espace mais avec des personnes différentes qui n’ont pas été présentés par les parents.

Cette nuance est importante car elle permet de distinguer Carole d’Henriette dont le réseau se caractérise aussi par une reproduction du maillage familial mais, cette fois, une reproduction directe. Henriette, enseignante de 39 ans, a un réseau de relations plutôt hétérogène du point de vue professionnel ; elle fréquente assez peu d’enseignants ou de personnes travaillant dans le secteur public et ceux qu’elle fréquente sont considérés comme des relations professionnelles. Par contre, on observe une forte superposition des liens d’amitié et des liens familiaux. Cette configuration nous renvoie alors « l’image d’un cercle social très homogène dans lequel c’est avant tout la famille et les modalités de son inscription sociale (et non l’activité ou le secteur professionnel [comme pour Jacques et Carole]) qui caractérisent le statut et la figure sociale » (p. 104). La famille d’Henriette se caractérise par une forte diversité professionnelle (un père directeur commercial, une mère directrice de clinique, des frères exerçant des professions libérales) mais par une certaine homogénéité sociale : elle appartient et fait appartenir Henriette par les relations qu’elle lui ouvre à un certain « cercle », un certain « milieu » : un milieu bourgeois.

c) Les réponses aux questions initiales.

Ces analyses précises vont nous aider à comprendre les conclusions qu’en tire Gribaudi, et donc les réponses qu’il formule aux deux questions initialement posées.

1ère question : quelle est capacité de restitution de phénomènes sociaux complexes de l’objet réseau ?

Tout d’abord, ces résultats soulignent la diversité et la complexité des formes relationnelles. Cette diversification des formes du tissu social souligne que chaque réseau est le résultat particulier et instable d’une série de transactions effectuées par l’individu dans différents cadres de relations. Ceci réhabilite le rôle de l’individu dans la construction des phénomènes sociaux : parce que chaque individu va négocier différemment ses relations à partir de contraintes globales qui peuvent être semblables pour plusieurs individus, chaque réseau va être différent.

Pour rendre compte de ce double mécanisme à la fois local et global, Gribaudi utilise le concept de CONFIGURATION :

« Nous pouvons en effet conceptualiser la totalité de l’espace social comme une configuration unique d’individus, chacun étant déterminé, dans sa position et dans sa trajectoire, par la position et la trajectoire relative de tous les autres. Une telle configuration est donc marquée par les parcours individuels mais aussi par les mécanismes et les dynamiques qui règlent leurs relations réciproques. » (p. 114)

Même s’il est possible d’identifier un nombre limité de mécanismes permettant de comprendre les réseaux obtenus, il n’est pas possible d’en retenir des images typiques car chaque réseau se négocie au niveau local par les individus. Aussi le réseau egocentré, loin de ne refléter qu’un niveau microscopique des phénomènes sociaux (le niveau de l’individu ego), reflète une propriété générale de ces phénomènes qui réside dans la marge de manœuvre que possède chaque individu dans les interactions et les négociations à partir desquelles il construit ses relations.

2e question : les réseaux egocentrés permettent-ils de construire un modèle de stratification sociale ?

Même si Gribaudi souligne l’insuffisance de données pour parvenir à construire une stratification complète de la société par l’utilisation de l’outil réseau, il avance tout de même quelques pistes allant dans ce sens.

Ainsi, le concept de configuration se révèlerait être un puissant outil analytique pour découper une géographie sociale marquée par des dynamiques d’interaction différentes par leur nature. Les données parisiennes ont en effet permis d’identifier trois « zones » marquées par des maillages de différentes natures : un maillage fortement ancré à l’intérieur du secteur public avec Carole ; un maillage de type milieu avec Henriette ; un maillage fortement marqué par l’appartenance professionnelle avec Jacques. Les différences entre ces zones impliquent la coexistence, à l’intérieur du même espace social, de diverses logiques de cohésion et d’intégration ; aussi il s’avère insuffisant de vouloir étudier la configuration sociale en suivant un type précis de catégorisation (selon la profession ou selon la dimension familiale par exemple). Gribaudi conclut donc en soulignant l’apport de l’utilisation des concepts de réseau et de configuration par rapport aux catégories traditionnelles :

 « Si nous revenons (…) aux catégories traditionnellement utilisées pour saisir et décrire les formes d’agrégation sociale, nous pouvons voir que chacun de ces concepts et de ces outils ne touche qu’à une partie très limitée de telles logiques. Si par exemple la dimension familiale pouvait être suffisante pour observer et analyser les maillages noués autour de la logique du cercle, elles ne sauraient saisir les dynamiques qui se jouent dans les maillages enracinés sur une logique professionnelle. De ce point de vue, mes données sembleraient indiquer que ces différentes catégories sont toutes « pertinentes » et, en même temps, toutes « inexactes ». Pertinentes, car elles semblent effectivement saisir, dans un maillage ou un autre, les logiques qui lui sont propres. Inexactes, car chacune d’entre elles semble ne pouvoir s’appliquer qu’à une partie limitée de la configuration sociale. » (p. 120)

3.3. Quelques résultats généraux.

Selon Gribaudi, les exercices montrent « que les mêmes ressources, activées par les mêmes mécanismes, peuvent s’agglutiner dans des formes différentes selon les zones d’une société et selon les villes étudiées.(…) Chaque page de chaque cahier d’enregistrement porte donc la trace d’un cheminement totalement individuel mais découpé à l’intérieur d’espaces de relation qui sont le déploiement direct de formes sociales propres à une ville ou à une société nationale » (p. 32) (souligné par nous)

Selon Gribaudi et alii, il n’y a pas un seul mécanisme ou une seule dynamique qui expliquerait l’ensemble des relations des individus : chaque chercheur a individualisé différents fondements à la constitution d’un réseau. On peut lister les principaux résultats des différents articles :

- Maurizio GRIBAUDI : 3 formes de coagulation des pratiques et des ressources relationnelles (Etat ; rupture au milieu d’origine et identification à la profession ; cercles, fort enracinement et reproduction avec grand rôle de la famille).

- Risto ALAPURO : à Helsinki, la cohérence des maillages semble se fonder dans le rapport au lieu d’origine et, surtout, à l’éducation.

- Gabriella GRIBAUDI : à Naples, la diversification des maillages se joue surtout par rapport à leur inscription dans l’espace géographique : l’appartenance sociale est l’élément fort qui produit la cohérence et la cohésion du tissu relationnel.

Ici on voit une inversion du mécanisme observé par Gribaudi frère, inversion qu’elle explique principalement par le territoire particulier de la ville de Naples :

« A une extrémité, celle du centre bourgeois, la stabilité sociale est corrélée avec des réseaux générationnels homogènes et une délimitation claire des rôles et des espaces des familles et de la parenté. A l’autre extrémité, la mobilité s’accompagne d’une sociabilité intergénérationnelle large et d’une présence dominante de la famille d’origine. Dans les cas des Napolitains, la corrélation entre stabilité sociale et famille, entre mobilité et homogénéité générationnelle, est inversée. Ceci est dû, en partie, au territoire. » (p. 164) 

- Michaël EVE : dans les réseaux observés à Turin, les formes de cohésion sont fondées sur la présence de « cercles » relationnels soudés par des expériences communes (68ard,…).

- Zacarias MOUTOUKIAS : à Madrid, les différenciations des maillages sont modulées selon une gamme de pratiques qui peuvent être marquées par l’expérience professionnelle (comme à Paris) mais aussi par la façon dont la famille d’origine et la parenté ont traversé les événements politiques (guerre civile, franquisme, libéralisation).

Toutes ces interprétations visent à souligner la nature profondément discontinue des phénomènes sociaux : un paramètre (type d’activité professionnel, la taille de la famille, le type d’habitat…) n’a pas de valeur en soi mais uniquement dans le rapport avec les autres paramètres auxquels il se trouve relié. Elles visent à nous rappeler que l’interprétation des réseaux observés faite par un auteur dans un article n’épuise pas toutes les formes d’explication possibles à la constitution d’un réseau : les différentes formes peuvent être dues à un contexte géographique (Naples par rapport à Paris), historique (événements politiques espagnols ou événements de 68) ou encore social particuliers.

Pour conclure et rappeler la thèse centrale de cet ouvrage collectif, citons une dernière fois Gribaudi :

« Les réseaux nous sont réellement apparus à la fois comme les cadres et les objets de l’action sociale : cadres, en tant qu’éléments qui déterminent dans une mesure très importante les pratiques individuelles, objets parce que totalement déterminés et modifiés par ces mêmes pratiques. Mais nous revenons aussi à la spécificité du processus d’évolution d’une configuration historique : totalement enraciné dans le passé et marqué par des dynamiques qui y sont nées, ce processus est aussi totalement ouvert, à chaque instant, sur plusieurs futurs possibles grâce à l’interaction des éléments qui composent cette configuration. » (p. 40) (souligné par nous)



[1] Les travaux de l’école de Manchester datent, pour la plupart, des années 1960 et 1970.

[2] Selon Gribaudi, une des parentés de l’école de Manchester serait, de ce point de vue, l’anthropologue norvégien Fredrik Barth.

 

 

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