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Préparation à l'agrégation de sciences sociales. Thème " Les réseaux sociaux "

fiche de lecture réalisée par Aurélie Vialle (ENS Ulm)

Les coalitions

Vincent Lemieux (1998)

LEMIEUX, Vincent (1998), Les coalitions. Liens, transactions et contrôles, Paris, PUF, 235 p.

 

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Présentation de l’ouvrage

L’étude sur les coalitions est pour Vincent Lemieux une occasion de raffiner la notion de réseau à laquelle il va donner une acception plus stricte que celle admise jusqu’alors par les spécialistes de la question. Le réseau ne renvoie qu’à un type particulier de coalition et cohabite donc avec plusieurs autres notions adjacentes découvertes par l’auteur. Celles d’appareil, de quasi réseau ou de quasi appareil l’attestent. 

Les coalitions, prenant des formes très variées selon leur domaine d’application (coalitions dans les collectivités locales, coalitions gouvernementales ou interétatiques…), permettent d’explorer ces différentes notions mises à jour par l’auteur et notamment d’en détailler les types de liens, de transactions et de contrôles qui se développent dans chacune d’entre elles.

La méthode déployée par l’auteur est une méthode inductive en ce sens qu’il élabore en premier lieu des propositions de recherche (Ière partie) qu’il teste pour les différents champs d’occurrence des coalitions (IIème partie), ce qui le conduit à la reformulation de ses hypothèses initiales en vue de la fondation d’une théorie des coalitions (IIIème partie).

I. Une démarche systémique

Qu’est-ce qu’une coalition ?

La coalition est un type particulier d’alliance : il s’agit d’une alliance temporaire concertée ou négocié.

- Les bases d’une théorie des coalitions ont été jetées par Gamson [1] (1961) qui recourt abondamment au raisonnement économique fondé sur la rentabilité ou l’efficience pour expliquer la formation des coalitions. Pour lui, ce sont des alliances temporaires de caractère instrumental entre individus souhaitant tirer un avantage de la coalition. Quatre paramètres président à la formation de telles alliances : la question des affinités idéologiques, celle des bénéfices recherchés, celles des ressources transférées puis celle du seuil de décision à atteindre. Aucun d’entre eux ne va de soi, c’est pourquoi ils seront sans cesse discutés tout au long de l’ouvrage.

- La coalition est un objet pluriel qui nécessite une intervention pluridisciplinaire. La science économique est appelée à s’emparer de l’étude du versant « transactions » dont la règle veut que le ratio bénéfice/ ressources soit le plus avantageux possible. La question des préférences non utilitaires est réservée à la sociologie en ce qu’elle recouvre la question des appartenances affichées ou idéologiques des coalisés alors que celle du seuil effectif de décision appelle les lumières de la science politique.

- Définition enrichie de la coalition : « les coalitions sont des ensembles concertés et temporaires d’acteurs individuels ou collectifs qui ont des rapport de coopération et de conflit à la fois pour ce qui est de leurs liens, de leurs transactions et de leurs contrôles ; et qui cherchent par une structuration du pouvoir appropriée à prédominer sur leurs adversaires de façon à ce que les coalisés obtiennent ainsi des avantages plus grands que s’ils n’avaient pas fait partie de la coalition. » 

Liens, transactions et contrôles dans les coalitions

 

Types de relations

Logique des relations

Formalisation des relations

Transactions

Exit

Mathématiques algébriques

Réseau comme entrées-sorties

Logique d’appropriation

Différents types de ressources transférables

Contrôles

Voice

Mathématiques d’ordre

Réseau comme ensemble de règles opératoires

Logique de régulation

-les deux contrôlent

-un des deux contrôle

-aucun ne contrôle

Liens

Loyalty

Mathématiques topologiques

Réseau comme lignes entrelacées

Logique d’appartenance

Bloc

Groupalité

Equilibration

Commentaires :

la distinction « Voice », « Exit », « Loyalty » renvoie au célèbre ouvrage d’Hirschman [2] dans lequel il distingue entre trois types de prises de parole au sein d’un groupe. Selon son exemple, un consommateur insatisfait peut soit faire connaître sa déception et donner de la voix, soit faire défection au produit et à l’entreprise qui lui a donné naissance, soit rester fidèle malgré tout. Il semble pour Lemieux que ce découpage se moule à merveille dans ses classifications.

Il opère de même un parallèle avec trois types de structures mathématiques existantes : les structures algébriques qui traitent des additions, soustractions, multiplications et divisions propres à la logique des transactions ; les structures topologiques qui traitent des phénomènes de proximité et d’éloignement, propres à la logique des liens ; les structures d’ordre quant à elles répondent à celle des contrôles.

Le repérage des variations de sens autour de la notion de réseau est le fait de Parrochia.

Les ressources transférables sont au nombre de 7 : elles peuvent être humaines, statutaires, relationnelles, matérielles, actionneuses, informationnelles ou normatives.

Une coalition forme généralement un bloc, c'est-à-dire se caractérise par des liens positifs à l’intérieur et négatifs à l’extérieur.

Lemieux est l’auteur d’  « une loi structurale de cohésion » fondée sur des exigences de groupalité et d’équilibration. Selon la première, à l’intérieur d’un bloc, tous les liens sont positifs et d’un bloc à l’autre, ils sont négatifs ou de différenciation. L’exigence d’équilibration fait que pour des motifs non élucidés, les ensembles de liens entre les acteurs tendent vers la bipolarité.

L’environnement interne et l’environnement externe des coalitions

Système et environnement : loi de la variété indispensable d’Ashby [3] .

Seule la variété peut détruire la variété : pour q’un système puisse contrôler son environnement externe spécifique, il doit disposer d’une plus grande variété, c'est-à-dire de plus de ressources que celles de cet environnement.

Cette problématique est féconde quand elle est appliquée à deux types de systèmes : les réseaux et les appareils. Un réseau est un graphe dont tous les sommets sont des racines et tel qu’il y a plus d’un chemin, et ce dans les deux sens, entre deux sommets quelconques. Un quasi réseau est une forme telle que tous les sommets sont des racines, mais où dans une paire de sommets au moins, il n’y a pas plus d’un chemin, dans un sens sinon dans les deux. Un quasi appareil (quasi arborescence) : une forme telle qu’au moins un sommet (mais non pas tous) est une racine et qu’il y a au moins une paire de sommets où un chemin ou des chemins n’existent que dans un sens. Appareil (arborescence) : une forme telle qu’au moins un sommet (mais non pas tous) est une racine et que dans au moins une paire de sommets il n’y a pas de chemin, ni dans un sens, ni dans l’autre. 

Degré de connexité différent (réseau et quasi réseau sont fortement connexes alors que les appareils et quasi appareils sont plus fragiles) et degré de densité différent (celle des réseaux est plus importante que celle des appareils)

Propositions de recherche qui en découlent :

1/ L’environnement interne et l’environnement externe des coalitions font qu’elles ont généralement une structuration en réseau ou quasi réseau

2/ Une coalition ne se forme et ne se maintient que si des liens d’affinité permettent de structurer son environnement interne en un seul bloc ; des liens d’hostilité avec des acteurs de l’environnement externe alimente ces liens d’affinité.

3/ Les acteurs adhèrent à une coalition ou y demeurent s’ils pensent que les avantages actuels dus à la coalition sont supérieurs aux avantages sans coalition.

4/ Une coalition atteint le seuil effectif de prépondérance quand son pouvoir externe n’est plus opposable par ses adversaires.

II. Les coalitions dans différents domaines

L’auteur reprend les quatre propositions et les teste pour leurs différents domaines d’application

Les coalitions dans les organisations et les collectivités locales

Proposition 1 :

Les coalitions attaquantes analysées par Thurman [4] sont celles qui cherchent à réduire ou détruire le pouvoir d’un individu. Pour cela, elles prennent la forme d’un réseau car les liens y sont intenses et une hostilité commune se dégage envers la cible de la coalition.

Les coalitions d’intérêt prennent la forme de quasi réseau car leur motif essentiel est la transaction.

Les coalitions dominantes dans les organisations partisanes décrites par Panebianco [5] peuvent prendre 3 formes : ce peut être des oligarchies, des polyarchies ou des monocraties. Alors que les deux premières peuvent prendre la forme de réseau et de quasi réseau, la dernière, basée sur le pouvoir d’un seul, s’organise en quasi appareil.

Proposition 2 :

L’auteur vérifie que les liens d’affinité sont bien à l’origine de la formation des coalitions. D’autre part, l’opposition à des acteurs de l’environnement externe spécifique, quand elle est mitigée, n’a pas les effets de renforcement de la cohésion interne.

Proposition 3 :

Quand il y a convergence entre les buts idéologiques et les buts fonctionnels entre groupes différents, les groupes opteront pour une politique de coalition.

Plus les enjeux sont généraux, plus il y a possibilité de conflit et donc moins une coalition est susceptible de se former.

Proposition 4 :

Kapferer [6] donne l’exemple de la dispute de deux mineurs : Abraham prend violemment à partie son collègue Donald. Pourquoi dirige-t-il ses foudres envers lui et non pas un autre ? Parce qu’il n’y a pas dans le reticulum (réseau personnel) de Donald suffisamment de ressources de pouvoir pour qu’elles puissent être mobilisées victorieusement contre le reticulum d’Abraham. Ainsi, s’il n’y a pas opposabilité par l’adversaire, alors le seuil de prépondérance est atteint.

Les coalitions gouvernementales

Proposition 1 :

Les coalitions inter organisationnelles ont une forme de réseau ou de quasi réseau selon différentes études.

La plupart des partis appartenant à une coalition gouvernementale en Europe occidentale sont des partis dans lesquels il existe une forte discipline du fait de la structuration en réseau.

Proposition 2 :

Les travaux de Lijphart [7] montrent que seules se formeront les coalitions faites par des partis adjacents par leurs idéologies ou leurs programmes.

Proposition 3 :

Plusieurs études ont montré que les bénéfices recherchés étaient bien souvent proportionnels aux contributions des membres de la coalition. Budge et Keman [8] montrent notamment qu’il existait notamment une forte corrélation entre le nombre d’élus d’un parti coalisé et le nombre de postes de ministres détenus par ce parti.

Proposition 4 :

Le seuil de prépondérance dépend des relations entre les coalisés dans l’environnement interne. Les coalitions minimales gagnantes  et à fortiori les coalitions plus grandes que minimales obtiennent sans difficulté le seuil minimum de prépondérance pour peser contre leur adversaire. Ce n’est pas le cas des coalitions plus petites que minimales.

Les coalitions à propos des politiques publiques

Proposition 1 :

Les coalitions dans ce domaine peuvent prendre 3 formes qui les rapprochent du réseau ou du quasi réseau. Elles peuvent avoir une structuration collégiale, le pouvoir de tous étant semblable même s’il existe un animateur qui dispose d’un pouvoir supérieur aux autres (réseau). Elles peuvent connaître une structuration dédoublée du fait de l’existence d’un noyau central et de membres plus périphériques (quasi réseau). Enfin, la coalition peut être concentrée : une personne sert de relais en distribuant de l’information aux autres membres (quasi réseau). 

Proposition 2 :

Les coalitions collégiales sont de petite taille : tous les participants ont des liens proches et souvent de nature personnelle, les bénéfices recherchés sont relativement homogènes et les ressources ne sont pas déséquilibrées.

Les coalitions de grande taille sont soit concentrées ou dédoublées, les bénéfices recherchés sont moins homogènes et les ressources plus déséquilibrées, les tensions sont alors plus nombreuses.

Proposition 3 :

Si les chances de victoire sont grandes, alors les coalitions se forment.

Proposition 4 :

Dans les coalitions plus grandes que minimales, on peut choisir l’unanimité ou la majorité relative si les adversaires sont très divisés.

Les alliances interétatiques

Proposition 1 :

A l’intérieur d’une alliance, les forces entre les Etats peuvent être équilibrées ou déséquilibrées, dans ce dernier cas, elle peut prendre la forme d’un quasi appareil.

Proposition 2 :

Harary [9] dans une étude sur le moyen orient en 1956 a montré que lors d’un conflit entre nations, il y avait une tendance à la bipolarisation.

Proposition 3 :

Les Etats cherchent par les alliances à obtenir des avantages militaires. Or, ces avantages sont discutés : alors que Rosenau [10] voit dans les alliances le meilleur moyen d’empêcher les guerres, certains pensent qu’elles sont source de conflit, toute alliance entraînant la formation d’une contre alliance.

Proposition 4 :

Les alliances interétatiques évoluent dans un monde régi par l’équilibre des forces. Aucune alliance n’est plus puissante que l’autre car le but est de maintenir un espace mondial dans lequel aucune force ne doit prédominer et menacer les autres. Par conséquent, le seuil de prépondérance ne peut jamais être atteint.

III. Considérations finales

Les conditions d’une coalition 

Loi de la variété contrôlable

Le degré de contrôle de la variété dans l’environnement interne peut être grand, moyen et petit. Il en est de même concernant la variété externe. La combinaison de ces deux variables ouvre un éventail très large de coalitions.

Loi de la variété composable

La variété est facilement composable si les coalisés sont peu nombreux, proches, hostiles envers les adversaires et sont homogènes par rapport aux enjeux visés.

Loi de la variété consentable

Les coalisés consentent à transférer leurs ressources au groupe s’ils pensent en retour obtenir des bénéfices qui leur sont proportionnels.

Loi de la variété contrôlée

Une coalition doit, pour s’imposer, maîtriser son environnement interne et externe. Cela doit lui permettre de créer une cohésion en son sein suffisamment forte pour être prépondérante.

Vers une théorie des coalitions

Reformulation des 4 propositions de départ et introduction d’une cinquième :

1/ le mélange de coopération et de conflit dans l’environnement interne et la nécessité d’opposer une variété contrôlée suffisante à l’environnement externe spécifique font que les coalitions ont généralement une structuration de réseau ou de quasi réseau pour ce qui est de leurs rapports de pouvoir internes.

2/ une coalition ne se forme et ne se maintient que si la possibilité du pouvoir conjoint entre les acteurs, et donc l’existence de liens d’affinité entre eux permettent de structurer l’environnement interne en un seul bloc ; des liens d’hostilité, et donc l’absence de ce pouvoir conjoint avec des acteurs de l’environnement externe spécifique, alimentant les liens d’affinité dans l’environnement interne.

3/les acteurs adhèrent à une coalition et y demeurent s’ils estiment, en tenant compte du pouvoir conjoint ou unilatéral, qu’ils peuvent exercer dans l’environnement interne ou en direction de l’environnement externe, que les avantages actuels ou éventuels dus à la coalition sont plus grands que ceux qu’ils obtiendraient s’ils ne participaient pas à la coalition.

4/ une coalition atteint seule ou avec d’autres acteurs le seuil effectif de prépondérance quand son pouvoir externe, en direction de ses adversaires, est ou bien conjoint ou bien unilatéral, ce pouvoir supérieur dépendant de la variété contrôlée dans l’environnement interne.

5/ plus une coalition est homogène pour ce qui est de ses liens et additive pour ce qui est de ses transactions, plus sa variété contrôlée est facilement coordonnable. Moins les adversaires d’un environnement externe ont de variété contrôlée et plus ils sont divisés entre eux, plus ils sont subordonnables. Les coalitions facilement coordonnables qui ont des adversaires facilement subordonnables tendent à prendre la forme de réseau alors que les coalitions difficilement coordonnables tendent à prendre la forme de quasi réseau ou même de quasi appareil surtout si leurs adversaires sont difficilement subordonnables.

 



[1] Gamson, W., 1961, A theory of coalition Formation, American Sociological Review, vol.26, p.373-382.

[2] Hirschman, A. O., 1970, Exit, Voice and loyalty, Cambridge, Harvard University Press.

[3] Ashby, W.R,1958, Introduction à la cybernétique, Paris, Dunod.

[4] Thurman, B, 1979, In the office : networks and coalitions, Social Networks, vol.2, p.47-63.

[5] Panebianco, A., 1988, Political Parties : Organization and power, Cambridge, Cambridge University Press.

[6] Kapferer, B., 1969, Norms and the manipulation of relationships in a work context, dans J.C. Mitchell, Social Networks in Urban Situation, Manchester University Press.

[7] Lijphart, A., 1984, Democraties, New Haven, Yale University Press.

[8] Budge et Keman,1990, Parties and democracy, Oxford, Oxford University Press.

[9] Harary, 1961, a structural analysis of the situation of the middle east in 1956, The journal of conflict resolution, vol. 17.

[10] Rosenau, 1976, World Politics : An introduction, Londres, Collier Mac Millan.

 

 

 

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