fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS CachanRobust Action and the Rise of the Medici, 1400-1434Padgett & Ansell (1993)PADGETT John F., ANSELL Christopher K. (1993), “Robust Action and the Rise of the Medici, 1400-1434”, American Journal of Sociology, vol. 98, n° 6 |
Analyse structurale de l’arrivée au pouvoir de Côme de Médicis (1389-1464) à Florence en 1434 ; l’analyse n’est pas obtuse, mais au contraire toujours soucieuse de confronter ses résultats aux travaux historiques parus sur le sujet (travaux qui fournissent du reste à l’étude ses sources quantitatives, ainsi que la matière d’hypothèses et d’arguments adventices).
Il résulte de cette analyse une réflexion plus générale sur la nature du pouvoir, qui introduit notamment le concept d’ « action robuste » [1].
Florence. Avant les Médicis : depuis 1266, Florence est une République ; le pouvoir y est exercée par une Seigneurie composée de membres d’une oligarchie d’anciennes familles nobles et marchandes. Côme de Médicis, en 1434, parvient à se faire porter à la tête de la Seigneurie, et instaure peu à peu une sorte de principat héréditaire, qui se perpétue jusqu’au milieu du XVIIIème siècle.
Question : pourquoi les Médicis et pas une autre famille, et plus précisément pourquoi pas les familles d’un autre parti, le « parti des oligarques », qui, au sein de l’élite florentine, s’oppose très distinctement au parti médicéen en 1433 ?
Argument en trois temps :
1. Distinguant d’abord, à partir des données historiennes, parti médicéen (42 familles) et parti des oligarques (41 familles), Padgett montre que les thèses qui attribuent la prise de pouvoir des Médicis aux caractéristiques des familles de leur parti sont démenties dans les faits : pour aucun des quatre attributs testés (volume de la richesse, variations récentes du volume de la richesse, ancienneté dans la noblesse, quartier de résidence), le parti des Médicis ne se distingue significativement du parti des oligarques. Le succès du parti médicéen n’est pas celui d’une classe économique montante de nouveaux marchands contre une ancienne noblesse ; il n’est pas non plus la victoire d’une vieille oligarchie contre les « hommes nouveaux » de la République.
Une question est ainsi soulevée : pourquoi les historiens, et surtout les contemporains eux-mêmes, ont-ils pu lire l’ascension des Médicis comme l’une ou l’autre branche de cette alternative – ni les historiens, ni les contemporains, n’étant d’ailleurs d’accord entre eux pour savoir laquelle ? Ce qui est fort, c’est que Padgett va répondre à cette question, et ainsi expliquer jusqu’à l’existence des thèses adverses dont il a montré d’abord qu’elles étaient intenables.
2. Analyse statique (blockmodel) du réseau des élites florentines en 1433, c’est-à-dire à la veille de la prise du pouvoir par Côme de Médicis. Les points élémentaires du modèle sont les familles patriciennes de la République ; les relations à partir desquelles s’effectue la modélisation par blocs sont d’une part les rapports économiques entre les familles (partenariat pour des affaires communes, participation à une même banque, commerce entre familles), d’autre part les relations matrimoniales entre familles ; la forme, les propriétés de structure de ce réseau appréhendé en synchronie sont interprétées comme ce qui a permis à Côme de prendre le pouvoir plutôt qu’au parti des oligarques :
- on constate d’abord l’existence de deux groupes de blocs (les blocs sont eux mêmes composés de plusieurs familles), à l’intérieur desquels les relations sont denses, mais qui ont assez peu de relations avec les blocs de l’autre groupe. Ces deux groupes correspondent à peu près aux deux partis en présence, tels qu’on les connaît par les données historiennes.
- la structure de ces deux groupes est très différente : (1) dans le parti des oligarques, les relations entre blocs sont très multiplexes : on a très souvent des relations économiques avec des familles avec lesquelles on est aussi lié matrimonialement ; dans le parti médicéen, au contraire, les relations économiques semblent proscrire les relations matrimoniales, et inversement ; (2) surtout : alors que tout le monde est plus ou moins connecté avec tout le monde dans le parti des oligarques, seuls les Médicis eux-mêmes font le pont entre les différents blocs de leur parti, et notamment entre les blocs avec lesquels ils ont des relations économiques et les blocs avec lesquels ils ont des relations matrimoniales : deux structures rayonnantes, étoilées, se superposent, avec pour foyer commun les Médicis eux-mêmes, un peu comme s’ils étaient l’essieu entre deux roues ; (3) en fait, on s’aperçoit que les Médicis, au sein de leur parti, ont plutôt des relations économiques avec les marchands fraîchement anoblis, et des relations matrimoniales avec les anciens patriciens, mais qu’il existe très peu de chemins entre « hommes nouveaux » et vieille noblesse qui ne passent pas par les Médicis ; autrement dit, les Médicis ont une très forte centralité d’intermédiarité, tout particulièrement entre leurs deux types de partenaires.
- pour Padgett, cette structure fortement centralisée a favorisé la prise de pouvoir de Côme, ainsi que l’illustrent les événements qui ont immédiatement précédé son arrivée à la Seigneurie : le 26 septembre 1433, la tension entre les deux partis s’exacerbe : Albizzi, le leader du parti des oligarques, fait passer aux familles ses alliées l’ordre de se rassembler pour forcer le Palais de la Seigneurie ; à l’heure dite, un très petit nombre seulement de ses troupes sont présentes au rendez-vous ; au contraire, les Médicis, alertés, rassemblent leurs supporters avec une extrême rapidité, dissuadant l’assaut des oligarques et se donnant du même coup, auprès du peuple florentin, pour les sauveurs de la République. Côme dès lors n’aura aucun mal, dans les mois suivants, à se faire porter à la tête de la Seigneurie. Evidemment, cet épisode n’est pas la preuve définitive que les Médicis n’auraient pas pris le pouvoir sans la structure très particulière de leur réseau. Néanmoins, vu le déroulement des événements, on conçoit qu’il ait pu y avoir influence de la forme de ce réseau.
- Mais la forme du réseau n’explique pas seulement la prise du pouvoir ; l’existence de deux structures rayonnantes reliées seulement par leur centre permet aussi de comprendre la légitimité dont a été investi Côme de Médicis : en effet, les deux sous-réseaux du parti médicéen, dont les Médicis constituaient le centre commun et le seul point de communication, étaient presque étanches l’un à l’autre ; autrement dit : les « hommes nouveaux », qui avaient peu de contacts avec l’ancienne noblesse, voyaient les Médicis comme principalement insérés parmi les « hommes nouveaux », et donc comme porteurs de leurs intérêts ; symétriquement, les vieux patriciens pouvaient croire les Médicis porteurs des intérêts de la seule ancienne noblesse, et ainsi leur accorder toute leur confiance. Les Médicis n’étaient pas des marginaux-sécants au sens où ils auraient tiré avantage de leur intermédiarité pour jouer les interprètes indispensables entre deux systèmes d’action ; leur action n’était pas indispensable, elle était robuste.
L’action robuste est celle qui ne satisfait pas un intérêt personnel clair, qui satisfait une multiplicité d’intérêts, éventuellement contradictoires, de sorte que tous les alliés structuraux de l’acteur, même si les intérêts qu’ils poursuivent ne sont pas les mêmes, peuvent y voir une satisfaction des intérêts qui les intéressent. L’action robuste, et c’est pourquoi elle est très légitime, donc aussi très puissante, est celle qui satisfait le maximum d’alliés structuraux ; elle est d’autant plus robuste que deux alliés qui s’opposent entre eux ne voient pas qu’elle satisfait aussi les intérêts de l’adversaire. L’action est robuste quand les intérêts qu’elle satisfait sont équivoques (multivocal) « L’action robuste n’est pas seulement une question de comportement ambigu : les intérêts que l’on vous attribue doivent eux-mêmes être équivoques (multivocal) (…) Des objectifs bien définis, correspondant à un intérêt personnel clair, ne sont pas vraiment les caractéristiques des individus. Ils sont des interprétations (alléguées par les Florentins contemporains, et par nous-mêmes) de la structure changeante du jeu ».
Dès lors, on comprend que les contemporains, ou plus tard les historiens de Florence, aient pu interpréter contradictoirement l’ascension des Médicis comme celle d’une classe de nouveaux marchands ou comme un retour au pouvoir des anciennes élites ; aient pu prétendre contradictoirement que les Médicis, en prenant le pouvoir, assouvissaient des intérêts de banquiers ou de vieux patriciens. De fait, on ne saura sans doute jamais ce que cherchaient vraiment les Médicis, qui probablement n’avaient pas même de but bien distinct ; ils ont poursuivi tranquillement (« de manière incrémentale ») leurs différents – et parfois contradictoires – objectifs : se placer parmi les familles patriciennes les plus anciennes et respectables dans le réseau matrimonial ; faire de l’argent en tant que banquiers, et pour cela contracter des alliances avec les « hommes nouveaux ». Ces buts divers contraints par les circonstances, ont amené les Médicis au cœur d’un réseau dont les propriétés structurales 1. leur ont fourni le pouvoir et 2. ont conféré sa légitimité à ce pouvoir.
3. Ce qui pose le problème dynamique de la constitution de ce réseau avant 1433, des « préconditions structurales de l’action robuste » : comment se font les deux partis des Médicis et des oligarques, et surtout leur structure différenciée ? En fait, le réseau résulte d’une somme de décisions historiques plus ou moins rationnelles : pour aller vite, deux événements sont les causes ultimes de l’ascension des Médicis : (1) révolte des ciompi (artisans de la laine) en 1378, qui entraîne une recomposition du réseau matrimonial dans l’ancienne élite : les Médicis contractent des alliances avec une fraction de l’ancienne noblesse qui à cette occasion s’est trouvée marginalisée ; (2) crise fiscale due aux guerres avec Lucques et Milan (1424-1433), qui permet aux Médicis de nouer des liens avec les hommes nouveaux (comme les Médicis sont banquiers, ils prêtent aux marchands pour leur permettre de faire face). Mais ces causes sont relayées par des modification de la forme du réseau, de la configuration structurale de l’élite florentine : « des chocs sont transmis par le mécanisme de la transformation du réseau des élites ». Les causes historiques se traduisent par des « fractures » (disjunctures) dans le réseau des élites florentines, fractures dont, pour des raisons tenant à l’équivoque de leurs intérêts, les Médicis seuls se trouvèrent en position de tirer parti.
Pour Padgett, les Médicis n’ont pas poursuivi intentionnellement et de longue date des intérêts de pouvoir bien arrêtés ; remise en cause des théories historiques (parmi lesquelles l’interprétation de Machiavel lui-même au XVIème siècle) de la machination : ce qui n’est pas encore le « parti médicéen » se forme d’abord comme involontairement, puis Côme réalise qu’il est un outil très puissant : il y a apprentissage graduel des virtualités de pouvoir offertes par le réseau plutôt que plan préconçu de mainmise sur la République. Autrement dit : le réseau fait l’homme, qui, en situation, prend conscience du pouvoir de la structure qu’il a « au bout des doigts » ; l’homme se saisit de la structure (ou est-ce le contraire ?) en mettant à profit une configuration, un dispositif, qui n’ont pas été délibérément configurés, disposés. Cela ne veut pas dire que les acteurs sont entièrement agis par la structure : puisque eux-mêmes font cette structure en fonction de leurs intérêts variés : variation (car le thème de l’apprentissage de la structure est assez original) sur le thème éternel d’une structure contraignante qui est aussi un effet émergent d’interactions.
En somme :
1. Le pouvoir ne s’explique pas entièrement par les attributs des individus ou des parties en présence.
2. Cela dit, la place dans le réseau n’épuise pas non plus l’explication : la centralité des Médicis explique à la rigueur leur prise de pouvoir ; elle ne suffit pas à rendre compte de leur légitimité. Celle-ci ne s’explique que si l’on observe la distribution des attributs (donc des intérêts) dans la structure.
3. Du coup, il n’est pas nécessaire pour qu’un parti soit puissant qu’il fasse entièrement corps derrière des revendications communes ; il suffit qu’il y ait ségrégation des intérêts divergents au sein du parti, et rassemblement de ces intérêts en un point. L’action robuste est celle qui rassemble ainsi, par son caractère ambivalent, équivoque, les intérêts divergents du parti : réflexion originale sur la nature du pouvoir, de la légitimité. « C’est l’ambiguïté et l’hétérogénéité ,non pas la machination et l’intérêt personnel, qui sont l’étoffe des Etats et des individus puissants ». Padgett remarque d’ailleurs que ce concept d’action robuste, cette conception de la capacité à mobiliser ses alliés, s’oppose à la tradition « durkheimienne » selon laquelle le groupe est d’autant plus uni qu’il est intégré, le lien est d’autant plus mobilisable qu’il est multiplexe (autrement dit : qu’il est fort). On peut donc voir la notion d’action robuste comme un raffinement de la théorie de la force des liens faibles, en remarquant que les mécanismes qui rendent forts les liens faibles (questions de légitimité) sont ici assez originaux.
4. Structure = effet émergent d’interactions en même temps que dispositif qui conditionne l’action. Originalité de la manière dont la structure conditionne l’action : les acteurs en apprennent les potentialités en situation.
5. Le plus chic : expliquer avec un rien de condescendance pourquoi les théories concurrentes – pourtant si évidemment fausses – ont pu malgré tout être avancées de bonne foi.
[1] Les citations en italiques sont des auteurs.
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