fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS Cachan« Que faire du “social capital” ? »Ponthieux (2003)PONTHIEUX Sophie (2003), « Que faire du “social capital” ? », Paris, INSEE, Documents de travail, 128 pages Remarque : cette étude de Sophie Ponthieux est disponible en ligne au format PDF : cliquer ici |
Contribution intéressante pour la critique de l’usage de la notion de « social capital » qu’elle fournit (thème Réseaux) mais aussi pour la présentation qu’elle propose de la prise en compte croissante du « non-marchand » par la Banque mondiale (thème Mondialisation)concernant la mise en œuvre de politiques structurelles.
L’objet de cet écrit (contribution INSEE) est de dresser un bilan critique de l’usage de la notion de « social capital » dans les sciences sociales tout en tentant de rendre compte de son succès au sein d’organisations telles que l’OCDE (Conférence en sept.2002 portant sur l’harmonisation au niveau international de la mesure du « capital social ») ou la Banque Mondiale et d’examiner la portée explicative de ce concept.
Ainsi, S.Ponthieux part d’un double constat, celui d’une littérature abondante aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années et d’un enthousiasme général de la part des médias et de certaines institutions, à l’égard de la notion. Ce succès est fondé sur l’idée ancienne que « les relations sociales, les normes et les valeurs partagées, et la confiance facilitent la coordination ou la coopération entre les individus ou les groupes ». Ainsi, S.Ponthieux va surtout s’interroger sur l’idée, plus novatrice, qui consiste à voir la sociabilité, la participation associative, les normes et les valeurs comme un bloc, qui constituerait, au niveau macro-social, un stock expliquant les phénomènes économiques et sociaux. La thèse centrale, peu présente en France est alors, comme l’a initié Putnam[1], l’idée d’un effet bénéfique d’un haut niveau de capital social sur la croissance, la qualité des gouvernements et le bien être général. Le problème est que cette notion plastique, finalement faiblement conceptualisée est un indicateur difficilement mesurable dont les résultats ne font pas l’unanimité.
Cet écrit est intéressant pour la présentation concise qu’il propose des principaux auteurs qui mobilisent le concept de capital social et il fournit une lecture critique riche de l’usage abusif, dans son pouvoir explicatif, qui est fait de ce concept polémique.
Plan de la contribution :
INTRODUCTION - LA BONNE IDEE AU BON MOMENT, 8
I - LIRE LE CAPITAL... SOCIAL, 12
1. Introduction - Une généalogie complexe, 12
A- FONDATION ET PROMOTION, 14
2. Le « fondateur » : James Coleman, 14
3. Le « social capital » selon Robert Putnam, 21
4. Et Bourdieu dans tout ça ?, 44
5. Trust! Francis Fukuyama, 47
B- LA BANQUE MONDIALE, LE CAPITAL SOCIAL ET LE DEVELOPPEMENT, 57
6. Le guide du capital social, 58
7. Social capital initiative (SCI), 62
8. Capital social et développement économique : une nouvelle vision ?, 70
8.1. Les cinq commandements de l’intervention en développement, 70
8.2 De nouveaux objectifs, ou une nouvelle stratégie ?, 71
8.3 Une nouvelle théorie ?, 73
9. Conclusion de la première partie - Expansion, extensions : l’inflation du social capital, 78
II - COMPTER LE CAPITAL SOCIAL : TOURNANT OU IMPASSE ?, 82
10. Introduction - Quand la mesure vient au secours du concept, 82
11. Exercices empiriques, 84
12. Mesurer le capital social ?, 106
13. Conclusion de la seconde partie - Où le concept et sa mesure avancent dans la même impasse, 114
CONCLUSION - QUE FAIRE DU SOCIAL CAPITAL ?, 115
Une remarque s’impose : le concept est le plus souvent utilisé en anglais pour éviter une double confusion. D’une part, avec le « capital social » tel que l’entend Bourdieu et d’autre part, avec l’acception qu’en retient la sociologie des réseaux.
Le rapport de l’OCDE (2001) évoquant de nouvelles préoccupations pour la « qualité » de la croissance économique et les moyens à mettre en œuvre pour obtenir de nouvelles améliorations du bien-être met en avant la contribution des « capacités humaines et sociales » au bien-être. Pour autant il n’est pas aisé de mesurer l’apport du capital social en premier lieu parce qu’il s’agit d’une réalité imprécise.
Il apparaît très clairement qu’un passage d’une idée intuitive à un concept opérationnel a été réalisé sans tenir compte des multiples acceptions du terme.
Pour l’OCDE, le capital social désigne « des réseaux (comportement objectif d’acteurs qui mènent une activité en association) ainsi que des normes, des valeurs et des convictions communes (dispositions et attitudes subjectives des individus et des groupes ainsi que les sanctions et les règles qui régissent les comportements, qui sont communes à un grand groupe) ». Putnam le définit comme une notion relative aux « caractéristiques de l’organisation sociale telles que les réseaux, les normes et la confiance, qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel ». Or il est difficile d’obtenir un indicateur de normes et de valeur. L’INSEE propose des enquêtes visant la mesure de la sociabilité ou de la participation associative mais mesurer le capital social semble impossible car ses aspects sont tacites et relationnels et ne se prêtent pas aisément à la mesure ou à la codification. S.Ponthieux souligne, à juste titre, que ces limites d’ordre technique sont en réalité liées à un problème d’imprécision conceptuelle. De nombreuses sources produisent a priori du capital social (l’école, la famille, l’entreprise, la société civile, l’appartenance ethnique…) et il se manifeste selon de nombreuses formes. Enfin, la définition que propose Putnam et reprise par la plupart des auteurs a le défaut de renvoyer indifféremment à des pratiques et à des perceptions, de ne pas être claire au sujet du niveau social auquel le capital est censé fonctionner et d’amalgamer ce qu’il est et ce qu’il fait. Comment alors l’appréhender ? Quelle conceptualisation plus robuste proposer ?
L’enjeu est de taille si l’on prend en compte l’engouement pour la notion. En effet, S. Ponthieux note bien que l’usage du concept va au-delà de l’expertise car autant du point de vue des auteurs que de celui des institutions qui l’utilisent, une part de normativité est bien présente (nous y reviendrons). Cet aspect est très clair lorsqu’elle suggère que c’est sûrement la largeur et la flexibilité du concept qui permettrait sa mise en œuvre dans une grande variété de contextes qui serait à l’origine de l’enthousiasme dont il est l’objet.
En réalité, le concept est assez ancien puisque même en économie où la notion jouit d’un réel succès, l’examen du « hors marché » n’est pas nouveau. Rendre compte de la généalogie du concept demeure complexe car il apparaît qu’on trouve des conceptualisations voisines sous d’autres appellations et des conceptualisations différentes sous la même expression. Woolcock[2] propose une brève histoire intellectuelle du concept et identifie des racines multiples (Hume avec le sens moral, Tocqueville avec l’engagement civique, Weber avec l’influence des valeurs, Durkheim avec l’anomie, Simmel avec la culture et les formes d’interactions sociales, la théorie des organisations avec Williamson et Coase, les néo-institutionnalistes avec North et l’économie des réseaux avec Granovetter et Burt. Il note à ce propos que l’inspiration est en général diffuse et que rares sont les auteurs s’inscrivant dans une lignée définie. Comme caractéristique individuelle ou comme l’attribut d’une collectivité, comme bien privé dont l’enjeu est d’être possédé ou bien public, le capital social présente des usages variés.
S. Ponthieux dénonce en fait l’enthousiasme béat des adeptes du social capital qui vantent ses effets bénéfiques sur la croissance, la compétitivité, le bien-être, et le développement économique sans en produire une analyse fine et fondée sur des données empiriques. Ces auteurs au premier rang desquels figure Putnam jouissent d’un succès médiatique important et collaborent désormais au programme de recherche de la Banque Mondiale et de l’OCDE.
Un concept nourrissant une fin paradigmatique : Démarche inscrite dans l’individualisme méthodologique avec l’idée que les phénomènes qui, au niveau du système social, résultent des interactions entre individus ne sont pas en eux-même les objectifs des individus. Le projet de Coleman est dès lors explicitement celui de construire un pont théorique entre la notion d’individu socialisé et le choix rationnel. La mobilisation du concept « social capital » est subordonnée à cette entreprise de rapprochement théorique évoquée plus haut.
Un concept flou fondé sur une définition fonctionnaliste aux effets multiples :
Des échanges entre individus sont motivés par la poursuite d’intérêts individuels qui nécessite l’accès à des ressources. De là découlent des relations durables. Coleman pose les structures sociales comme des ressources et ces ressources comme du capital. Celui-ci est défini ainsi: “it’s not a single entity, but a variety of different entities having two characteristics in common : they all consist of some aspect of a social structure, and they facilitate certain action of individuals who are within the structure”. Il propose 4 exemples. Ex: Le marché des diamantaires en est un : le haut degré de confiance entre marchands, dû à la force des liens sociaux et familiaux, leur permet de s’échanger sans formalité pour expertise des sacs de diamants de très grande valeur, leur épargnant ainsi que des dépenses de sécurité et d’assurance.
L’organisation sociale constitue du capital social, c’est à dire, une ressource qui permet d’atteindre plus facilement certains objectifs. Où s’arrête alors le capital social, qui n’est donc pas un objet spécifique ?
Un parallèle est clairement fait avec le capital physique et le capital humain car ils sont tous le produit d’une transformation et ils facilitent l’activité productive. La seule différence est que le capital social ne serait pas le produit d’un arbitrage ou d’une décision d’investissement. Il se produit automatiquement, il est donc finalement une ressource naturelle et devient la propriété de tous, c’est un bien public. De toutes façons, pour Coleman, ce n’est pas la nature du capital social qui compte mais sa fonction. Le concept permettrait d’identifier les aspects de la structure sociale qui constituent les ressources pour les acteurs :1)un système d’obligations et d’attentes, 2)un stock d’informations, 3)des normes efficaces. La capacité de la structure à fabriquer du capital social dépend de son degré de fermeture et de stabilité, qui permettent d’éviter le développement de relations asymétriques et favorisent l’efficacité des normes.
L’adoption d’une définition fonctionnaliste élude la définition du concept lui-même : il s’agit alors à partir de chaque situation où son effet est produit de déduire sa présence. Une seule certitude le capital social est produit par l’organisation sociale. Enfin, le caractère de « bien collectif » du capital social que Coleman associe à l’impossibilité de capter individuellement les bénéfices du capital social tend à se diluer avec l’analyse des effets, toujours exemplifiés au niveau individuel.
àun concept inachevé.
Une pensée normative : le point de départ de Putnam est une question : Pourquoi certaines démocraties sont elles plus efficaces que d’autres ? L’idée développée schématiquement est qu’il existe un concept formidable, le capital social, qui facilite la vie et permet de réconcilier intérêt individuel et intérêt général par une mécanique de réciprocité généralisée, qui prend naissance dans les réseaux de relations et qui, sous l’effet d’échanges répétés permet le développement de la confiance.
Ex :L’Italie, où la décentralisation entreprise dans les années 1970 a créé 20 régions administratives présente une hétérogénéité des performances économiques et institutionnelles de ces régions. Putnam questionne le pourquoi de ces différences. Indice de performance et indice d’engagement civique sont construits. Le résultat : un degré élevé de performance va de pair avec un degré élevé d’engagement. Ex : Toscane (performance forte) contre les régions du sud comme la Sicile (corruption).
Parti du constat empirique de l’inégalité de l’engagement civique, de la performance institutionnelle et de la réussite économique, Putnam passe allègrement à la théorisation : Normes de réciprocité généraliséeàcomportement coopératif.
Un bien collectif, nécessaire au développement (message reçu par la BM) : Référence à Coleman mais là où Coleman posait clairement le capital social comme une ressource permettant aux individus d’atteindre plus facilement leurs objectifs personnels, Putnam fait du capital social une ressource productive de « coordination et de coopération pour un bénéfice mutuel » : c’est la communauté ou la société qui bénéficie collectivement du capital social.
Nombreuses critiques fondées sur la mobilisation d’un concept explicatif flou et un usage de l’histoire biaisé. Absence de genèse de la naissance des comportements coopératifs qui sont donnés, seule leur présence compte. Idée que Putnam propose une tautologie (une société fondée sur la réciprocité généralisée est plus efficace). Bevort[5] souligne aussi que Putnam expose des corrélations et ne prouve pas le sens des causalités.
Thèse du déclin du capital social aux Etats Unis mais pas d’avancées conceptuelles dans les ouvrages suivants. Déclin qui commence dans les années 1970 et qui se manifeste par le fait que les Américains votent moins et s’intéressent moins à la vie politique, la participation religieuse décline, le taux de syndicalisation baisse, les relations de voisinage s’amenuisent….au total les Américains ont moins confiance les uns avec les autres (et si de plus en plus d’américains pratiquent le bowling (+10% entre 1980 et 1993), ils y vont tout seuls et le nombre d’entre eux affiliés à une ligue a baissé de 40%). Putnam ne considère pas les groupes de soutien qui rassemblent près de 40%des américains comme des associations productrices de capital social. Plusieurs causes sont envisagées pour expliquer ce déclin : entrée des femmes sur le marché du travail, mobilité géographique accrue, changements démographiques, transformations technologiques des loisirs vers une individualisation et une privatisation….
Nostalgie pour un passé meilleur.
Nombreuses critiques portant sur la réalité du déclin (Ladd montre notamment que les statistiques témoignent du fait qu’il n’y a pas déclin mais simplement un changement dans la nature des associations. Le concept de capital social est généralement attaqué sous deux angles : d’une part sur l’ambiguïté et la circularité à laquelle conduit sa définition fonctionnelle et d’autre part, sur le caractère implicitement bon du capital social dont découlerait en toute logique la nécessité d’en avoir un stock élevé.
Ambiguïté politique du propos qui présente une explication facile. Uniformité d’un propos qui ne prend pas en compte la complexité. Bowling alone 2000 peut être vu comme une version extensive de tout ce que Putnam a écrit depuis 1993, à quoi s’ajoutent quelques innovations. Désormais le capital social accroît la productivité. Le capital social est un bien privé dont les externalités en font un bien public. Introduction d’une dichotomie entre « bonding social capital » (lien fort) et « bridging social capital » (lien faible). La télévision est désignée comme coupable. L’indicateur de Putnam (moyenne de 14 indicateurs). Cet indice synthétique oppose globalement les Etats à haut niveau de capital social généralement au Nord et les Etats à faible niveau généralement au sud. Des préconisations teintées de conservatisme clôturent le propos comme peut l’illustrer la relance de la religion (le 19 octobre 2001, le NY Times avait publié un éditorial de Putnam dans lequel il soutenait que les attentats du 11 septembre avaient réveillé un sentiment de fierté et de nationalisme favorisant la cohésion du pays). Circularité du raisonnement.
Relationsàconfianceàcomportement coopératifàsantéàprospéritéàdémocratie et bonheur.
Les promoteurs du « social capital » ne manquent pas de s’y référer même si son approche du capital social est totalement différente. Là où Bourdieu construit une analyse des relations de domination, les promoteurs du « social capital » construisent une analyse qui ne permet pas de penser l’inégalité de pouvoir des acteurs ou le conflit des intérêts. Le « social capital » apparaît comme une ressource collective, et les acteurs sont indistincts dans une société fondamentalement consensuelle, le capital social bourdieusien est un instrument pour les individus, socialement différenciés, qui y ont accès.
Définition : le capital social désigne l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance ; ou en d’autres termes à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles ». « Ce réseau, en assurant à chacun de ses membres le soutien du capital possédé par l’ensemble du groupe, fournit à chacun les « titres de créances » qui donnent accès au crédit sous toutes ces formes ».
Là où le « social capital » de Putnam s’impose comme une notion centrale et unique, le capital social bourdieusien s’inscrit dans un système théorique bien particulier.
Capital social =outil de la domination et procure des profits, il est un instrument des stratégies de maintien ou de renforcement des positions.
Une différence fondamentale est aussi le niveau social où le capital social est créé. L’ancrage individuel est clair chez Bourdieu puisque détenir du capital social est un enjeu individuel qui détermine la position sociale alors que les relations sont fortuites ou données et le profit qui en résulte (individuel chez Coleman et collectif chez Putnam) est une externalité.
Intentionnalité chez Bourdieu.
Si Putnam initie les cercles vertueux par les relations dont résulte la confiance, c’est la confiance (dont résulte l’organisation sociale) qui est au départ des cercles vertueux de Fukuyama.
Confianceàcapacité de s’associer àgrandes organisations (ie : grandes entreprises privées)àproductivité, compétitivité, puissance éco.
Argumentation appuyée sur des comparaisons internationales. La thèse: la capacité d’une nation à développer les institutions qui la rendront puissante et performante dépend de l’aptitude à la confiance de sa population, aptitude qui trouve son origine dans les valeurs inhérentes à la culture. Tendance à la naturalisation puisque F. distingue, d’après des fondements naturels/culturel, les pays à « haute confiance », caractérisés par un tissu industriel composé de petites entreprises isolées et peu performantes, et les pays à « basse confiance », caractérisés par la présence de grands groupes industriels privés.
Ex : Allemagne, Japon, USA contre Italie, France…
Analyses culturalistes : le degré de confiance d’une société est culturel. Le bilan est simple : sans confiance, pas de capital social, ce qui affecte directement et indirectement le potentiel de performance économique d’une société.
Fukuyama partage le monde en 2 en mobilisant tout un tas de stéréotypes (ex : en parlant de l’Allemagne et du Japon « les deux pays sont réputés pour leur sens de l’ordre et de la discipline, dont témoignent la propreté des espaces publics autant que leurs intérieurs bien rangés (…) les deux peuples sont réputés pour leur ardeur au travail et leur sérieux ».
High-trust societies contre Low-trust societies.
Fukuyama souligne, comme Putnam, le fait que les USA connaissent une crise de confiance.
Scepticisme de Solow quant au lien entre confiance et performance économique. Imprécision conceptuelle et imprécision du raisonnement.
Thèse du déclin moral qui ne peut que se réduire si l’on en croit la thèse de la circularité des désordres sociaux partagée par F.
K social = aptitude à la confiance.
àUne littérature, Bourdieu mis à part, qui est présentée très négativement par S. Ponthieux du fait d’une imprécision et d’une simplification conceptuelle et d’un raisonnement tautologique chez les auteurs anglo-saxons mentionnés.
Comme nous l’avons déjà mentionné le concept de capital social a beaucoup de succès auprès de la Banque mondiale (programme SCI) qui considère qu’il représente une variable clé pour intégrer le non marchand dans la direction de politiques structurelles (# consensus de Washington) au sein des pays en développement et auprès de l’OCDE qui s’est attachée à tenter de mesurer cette variable. Ces deux institutions adoptent une démarche volontariste à la Putnam puisqu’il s’agit de poser les pouvoirs du capital social et de mettre en œuvre ce qui devra permettre de le prouver. Sophie Ponthieux propose alors une revue de trois des études (C.Grootaert (1998)[8], P.Collier (1998)[9], Paldam et Svendsen ( 1999)[10] ) réalisées au sein de la BM pour inscrire le capital social dans une perspective économique.
Toutes ces contributions soulignent les difficultés de mesure du K social et se demandent en quoi est ce du capital et en quoi est il social. Input et output comme le capital humain sauf que le K humain est incorporé dans les personnes, qui peuvent donc l’acquérir quoi que fassent les autres, tandis que pour fabriquer du capital, il faut être plusieurs et cela demande une certaine coopération. Mais le K est ici vu comme un simple intrant, la dimension de renonciation à une consommation immédiate en vue d’une consommation future étant négligée, même s’il existe un bénéfice à l’investissement en capital social (Paldam et Svendsen considèrent le K social comme une variable exogène). Pour Collier, le K social serait social lorsque l’interaction sociale inter-individus ou inter-unités organisationnelles produit de façon non intentionnelle –ou pas- un bénéfice économique. Il s’agit de K car les interactions sociales et leurs effets peuvent s’accumuler (stock). La question est alors de savoir comment les interactions sociales génèrent des externalités durables : Collier distingue 4 types d’interactions sociales (l’observation, la hiérarchie, le réseau, le club-agent) qui peuvent exercer 3 types d’externalités : apprentissage sur le monde, apprentissage sur les autres agents et potentiel de coordination. Une fois ces effets bénéfiques énoncés, il s’agit de savoir quelles sont les sources du K social. Réponse : degré de démocratie, infrastructures publiques, de l’histoire et de la configuration géographique… A partir de là quelles sont les préconisations de la BM en matière de développement ?
Les 5 commandements de l’intervention en développement
-étude des contextes avant de définir les projets.
-tenir compte des associations et organisations locales existantes et les intégrer aux projets.
-mise en place d’institutions crédibles pour créer un environnement favorable.
-investir en capital social (même si on ne sait pas vraiment comment…) d’où…
-approfondissement des recherches sur le K social.
Stiglitz (1998) souligne la difficulté qu’il y a à développer le K social et organisationnel car relève d’une logique de temps long.
Le K social semble avoir fourni l’occasion de repenser ces stratégies, faisant évoluer la BM d’un plan d’ajustement structurel à une conception plus réaliste tenant compte des contextes et des possibilités locales. Le discours met désormais l’accent sur la nécessité de renforcer la fiabilité des environnements institutionnels de donner plus de pouvoirs aux acteurs locaux et aux populations, et d’orienter les politiques publiques vers des objectifs de réduction de la pauvreté (conception plus liée à la « capacité sociale » : capacité de s’investir dans la communauté, de Sen qu’au K social)ànotion de gouvernance…
Intégrer la notion de K social revient ici à insister sur le rôle du hors marchand et des institutions dans les mécanismes économiques. Narayan souligne que cette approche se rapproche plus de l’analyse de Sen que de celle de Putnam. Rapport à la notion « d’empowerment » qui renvoie à l’idée du pouvoir qu’ont les personnes sur leurs conditions de vie, parce qu’elles sont en mesure de faire des choix. Dans « Bonds and bridges : social capital and poverty » (1999), elle propose une analyse du développement comme un changement à la fois économique et sociétal, le capital social étant l’outil qui permettrait d’analyser le jeu des forces sociales dans le processus.
Distinction entre liens forts intra-groupes (bonds)à « mauvais K social » (mise en évidence d’un potentiel négatif du K social (corruption)) et liaisons entre groupes (bridges)àvecteur de cohésion sociale.
Une polysémie du K social qui débouche sur une multiplicité des problématiques qui révèlent finalement l’imprécision du concept. Face au fait qu’il n’y a finalement pas de réponse à la question « qu’est ce que le K social ? », est ce que la mesure peut venir au secours du concept ?
L’OCDE a créé un groupe de travail international visant à produire un ensemble d’indicateurs du capital social. L’auteur a choisi, à titre d’exemple, d’explorer 3 études sur la réussite scolaire des enfants, 2 sur la démocratie et enfin 3 sur les résultats économiques (nous ne parlerons que de certaines études).
La réussite scolaire : Pour Coleman (Cf : article de 1988 : « Social capital in the creation of human capital »), le K social intervient sur la réussite scolaire par 2 voies : -le capital social familial (caractéristiques du contexte familial hors Kéco et humain) qui manifeste l’investissement des parents dans la réussite de leurs enfants (Ex : John Stuart Mill).
- le capital social extra-familial (dimension beaucoup plus cruciale puisqu’il s’agit du degré d’insertion des parents au sein d’une communauté).
L’article présente un résumé des travaux antérieurs : étude sur 4000 élèves. Les indicateurs du capital social sont multiples : présence des 2 parents, frères et sœurs, fréquence de discussion entre parents et enfant, ambitions de la mère pour que son enfant entre à l’Université… les variables de contrôle étant le statut socio-économique, communauté ethnique d’appartenance (des problèmes de colinéarité entre présence des 2 parents et statut socio-éco risquent d’apparaître…). Régression et résultat : le facteur qui contrecarre le plus le risque d’abandon scolaire est les espérances de la mère concernant l’université, le plus aggravant et la mobilité (déménagement), aucun effet des discussions parents/enfant. La présence des 2 parents et le nombre de frères et sœurs fait varier l’écart de risque de 50% entre un enfant seul élevé par ses 2 parents et le cas de 4 enfants élevés par un seul parent. Pour vérifier l’effet du capital social extra-familial, Coleman reconduit l’analyse sur un échantillon distinguant les élèves selon 3 types d’établissements : public, privé catholique, autre privé. Régression et résultat : le taux d’abandon varie de 14,4% dans le public, 11,9% dans le privé non catholique et seulement 3,4% dans le privé catholique. Hypothèse validée mais fragilité des résultats car pauvreté des données.
Le problème partagé par toutes les analyses est que pour mesurer les effets du capital social postulés, des indicateurs composites doivent être construits et on n'est jamais sur que ces indicateurs n’incorporent aucun autre effet (comme un effet revenu, un effet stock de connaissance…). Divers mécanismes sont donc sûrement en jeu mais il est impossible de dégager l’effet propre du capital social. A.Portes dans The two meanings of social capital (2000) s’attache d’ailleurs à montrer les ambiguïtés auxquelles conduisent le flou du concept : Etude des résultats des enfants d’immigrés avec le recours à des données longitudinales réalisée par le ministère américain de l’éducation. 6000 jeunes dont plus de 3400 enfants d’immigrés. Il mesure le capital social extra-familial par le nombre de parents d’amis de l’enfant connus par les parents de l’enfant et le capital social familial par la présence des deux parents et l’investissement parental dans la scolarité de l’enfant. Même si les corrélations sont modestes, elles sont statistiquement significatives et vont dans le bon sens. Mais dès que Portes introduit des variables de contrôle (âge, sexe, temps passé à faire devoirs…) la faiblesse des effets du K social est alors claire comparée à celle des variables de contrôle. La variable culturelle jouerait beaucoup plus (il parle d’ailleurs d’une éthique confucianiste pour expliquer la réussite nettement supérieure à la moyenne des enfants d’origine chinoise ou coréenne. Des résultats semblables caractérisent les analyses présentées.
Knack &Keefer dans « Does social capital have an economic payoff ? » (1997) (21 pays sont étudiés) invalident l’hypothèse fondamentale de Putnam sur les effets positifs de la densité associative et des réseaux horizontaux, et à suggérer un mécanisme assez différent de celui postulé par Fukuyama : la confiance ou la coopération civique auraient bien un effet sur la performance économique, mais l’effet de l’une comme l’autre semble d’autant plus important que les inégalités de revenus sont faibles, les institutions sont fortes, le niveau d’éducation de la population est élevé, et la population est homogène d’un point de vue ethnique.
Il y a donc bien un problème de mesure du capital social.
Sophie Ponthieux questionne la nature de ce « tout latent » en évoquant le fait que le capital social soit une construction mentale qui recouvre en réalité des phénomènes différents. Juxtaposition de phénomènes différents et non multi-dimensionnalité du capital social, là réside la conclusion de S.Ponthieux qui fait exploser le concept. Des données très détaillées plutôt que des indicateurs pourraient peut être mieux nous renseigner sur les effets de la confiance ou des relations.
Si le concept de capital social n’est pas neuf, l’engouement dont il est le fait est nouveau (S. Ponthieux énumère d’ailleurs 4 facteurs de séduction : la promesse d’un capital gratuit, la valorisation du social face à la « domination de l’économique », malléabilité du concept, une idée au bon moment). En effet, pris en tant que stock macro-social, il est présenté comme un facteur déterminant du bien-être économique, politique et social. Pourtant des imprécisions conceptuelles demeurent qui font que la mesure de cet indicateur est difficilement envisageable. Il apparaît donc que l’instrumentalisation dont fait l’objet ce concept est avant tout animé par des raisons qui dépassent une logique d’expertise et que proposer une explication simple à une multiplicité de questions compliquées conduit à l’échec scientifique. Derrière le débat induit par l’usage qui est fait de « cet artefact conceptuel » émerge en réalité une question centrale : celle de la pertinence du niveau d’analyse choisi.
[1] Putnam R., Bowling alone: America’s declining social capital, 1995. Bowling Alone: The collapse and Revival of American Community, 2000.
[3] Coleman J., « Social capital in the creation of human capital », American Journal of sociology 94, 1988.
[4] Putnam R., R. Leonardi &R. Nanetti, Making democracy work-civic tradition in modern Italy, 1993.
Putnam R., Bowling alone: the collapse and revival of American community, 2000.
Putnam R., Bowling together, The American prospect, 2002.
[5] Bevort A., « Performances institutionnelles et traditions civiques en Italie : en relisant Robert Putnam », Revue française de science politique, n°2, 1997.
[6] Bourdieu P., « Le capital social :notes provisoires », Actes de la recherches en sciences sociales, n°31, 1980.
Bourdieu P., “The forms of capital”, in J.Richardson Handbook of theory and research for the sociology of education, 1986.
[7] Fukuyama F., Trust : the social values and the creation of prosperity, 1995.
[8] Grootaert C., Social capital : the missing link ?, World bank SCI working paper n°3, 1998.
[9] Collier P., Social capital and poverty, World bank SCI working paper n°4, 1998.
[10] Paldam M. et Svendsen G.T, Is social capital a smoke condenser ?, World bank SCI working paper n°11, 1999.
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