fiche de lecture réalisée par les agrégatifs de l'ENS CachanSocial Capital : Its Origins and Applications in Modern SociologyPortes (1998)PORTES Alejandro (1998), « Social Capital : Its Origins and Applications in Modern Sociology », Annual Review of Sociology, vol. 24 |
Le capital social est un concept à la mode qui ne recouvre pourtant rien de nouveau pour les sociologues (cf. Durkheim et le lien social, Marx et la distinction classe en soi et classe pour soi). Cependant la puissance novatrice et heuristique que ce concept revêt aujourd’hui s’explique par deux raisons : il met l’accent sur les conséquences positives de la sociabilité (d’où l’importance pour les politiques visant à rétablir l’ordre social par le renforcement de la « vie civique »); et il replace ces conséquences positives dans le sillage des autres formes de capitaux en montrant comment une telle forme non monétaire de capital peut être une source importante de pouvoir et d’influence.
Le premier à avoir proposé une analyse contemporaine systématique du capital social est Bourdieu. Le CS est « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ; autrement dit, l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes, mais sont unis pas des liaisons permanentes et utiles » (Bourdieu, 1980). Portes regrette le fait que l’article de Bourdieu n’ait pas eu d’écho dans le monde anglo-saxon car il est celui qui a l’analyse théorique la plus fine du concept.
Le second est Glen Loury[1], économiste opposé à l’explication néoclassique de l’inégalité des revenus entre les groupes ethniques, à laquelle il reproche d’être trop individualiste et de ne pas assez prendre en compte le contexte social qui explique selon lui l’inégalité des opportunités. Il définit alors le CS comme un « accès différentiel à des opportunités à travers des connexions sociales », mais n’analyse pas systématiquement ses liens avec les autres formes de capitaux.
C’est Loury qui a ouvert la voie à Coleman (in Foundations of Social Theory, 1990, je vous renvoie ici au cours et à ma fiche). Rappel : Coleman définit le CS par ses fonctions :1) c’est un aspect de la structure sociale, 2) il facilite l’action de l’individu dans la structure. Les CS n’existe alors que s’il a des effets. C’est pourquoi Portes montre que Coleman a tendance à confondre certains aspects du CS et ainsi élabore des raisonnements tautologiques (ce que ne fait pas Bourdieu) ; en effet sont regroupées sous le terme CS : les mécanismes qui l’ont engendré (comme la réciprocité ou les normes), ses conséquences et « l’organisation sociale appropriable » qui permet aux sources et aux effets de se matérialiser.
Le CS est intangible et inhérent à la structure des relations entre les individus. Pour avoir du CS une personne doit avoir des relations avec d’autres individus et ce sont ces autres personnes qui sont la source de ces avantages. Cependant l’explication des motivations qui poussent les individus à rendre des ressources disponibles ne fait pas l’unanimité. Portes propose tout de même de distinguer à un niveau très général :
- les motivations instrumentales sur le mode des échanges économiques réciproques (« en prêtant j’attends qqc en retour »), même si Portes note des différences avec le modèle économique, comme le fait que le « remboursement » ne se fait pas forcément dans la même monnaie que le prêt et peut être parfois intangible (allégeance…), ou que le délai de remboursement n’est pas spécifié.
- les « consumatory » motivations[2] comme les normes intériorisées que les individus peuvent utiliser comme ressources, la solidarité, les valeurs communes…
Portes résume son propos par le schéma suivant : « Gains et pertes, effectives ou potentielles, dans les transactions médiées par le CS »

Les domaines d’application du concept de CS sont variés : réussite scolaire, développement intellectuel des enfants (cf. capital humain), réussite professionnelle, délinquance juvénile, immigration…
Parmi toute cette littérature, Portes distingue trois fonctions principales du CS :
- source de contrôle social
- source de soutien familial (études sur les effets de la structure familiale sur le développement du capital humain qui concluent généralement à la supériorité des familles stables et unies sur les familles monoparentales, cf. Coleman)
- source d’avantages grâce à des réseaux extra familiaux[3] (développements importants dans le champ de la stratification et de la mobilité sociale (Loury, Granovetter, Burt, Lin), ainsi que dans celui des groupes ethniques (marché du travail spécialisé, non accès à certains emplois…)
NB : ces différentes fonctions du capital social peuvent entrer en contradiction. Par exemple, la première forme (le contrôle) peut être en conflit avec la troisième quand par exemple des réseaux aident leurs membres à contourner les normes. C’est pourquoi Portes insiste sur la nécessité de prendre en compte à la fois les gains et les pertes dues à la médiation du CS (c’est ce qui se trouve dans la partie droite du schéma précédent).
La littérature met trop souvent en évidence les conséquences positives du CS qui n’est donc analysé que comme une ressource. Or le CS peut avoir des conséquences non désirables. La littérature en distingue quatre types :
1) l’exclusion des « outsiders » : les liens qui procurent des bénéfices aux membres d’un réseau leur permettent également d’empêcher l’accès aux outsiders. [4]
ex : Waldinger (« The Other Side of Embeddedness: a case study of the interplay between economy and ethnicity » in Ethnic Racial Studies) étudie le contrôle exercé par les ethnies européennes sur le commerce immobilier et les syndicats de police et de pompiers à New York, la domination des Juifs sur le marché du diamant à New York, celle des Cubains sur de nombreux secteurs économiques à Miami et le pouvoir croissant des Coréens sur les affaires dans certaines villes de la côte ouest.
Il montre ainsi à chaque fois que « les mêmes relations sociales qui […] accroissent la facilité et l’efficacité des échanges économiques entre les membres de la communauté, limitent implicitement les outsiders » (p.557).
2) la fermeture du groupe qui peut, dans certaines circonstances, empêcher le succès des initiatives individuelles de ses membres.
ex : Geertz, dans son étude sur l’essor des entreprises commerciales à Bali, observe que les entrepreneurs qui réussissent sont constamment « agressés » par leurs proches à la recherche d’un emploi ou d’un prêt. Ces revendications sont d’ailleurs renforcées par les normes d’assistance mutuelles au sein de la famille étendue et parmi les membres de la communauté en général. Le résultat est que les entreprises prometteuses se transforment en « welfare hotels », ce qui bride leur croissance économique.
3) l’intégration au groupe crée nécessairement la conformité.
ex : Boissevain (Friends of Friends : Networks, Manipulators and Coalitions, 1974) étudie la vie d’une communauté villageoise de Malte et montre que les réseaux denses et multiplexes qui unissent les habitants créent les bases pour une intense vie communautaire et une forte application des normes locales, réduisant d’autant la vie privée et l’autonomie des individus.
cf. l’essai de Simmel sur « The Metropolis and Mental Life » (1902) où il étudie le dilemme entre la solidarité mécanique (des communautés) et la liberté individuelle.
4) Les réussites individuelles peuvent être mal vues par le groupe dont les membres se sentent soudés dans l’adversité. Ceux qui réussissent sont alors vus comme des traîtres. Il s’en suit un nivellement par le bas des normes qui unissent le groupe ce qui pousse à conserver les membres du groupe opprimés et à obliger les plus ambitieux à fuir (e qui a d’ailleurs pour effet de perpétuer la même situation).
ex : dans son étude ethnographique sur les dealers de crack portoricains du Bronx, Bourgeois (In Search of Respect : Selling Crack in El Barrio, 1995) observe les attaques envers ceux qui tentent d’intégrer la classe moyenne.
[Il faut remarquer que Portes ne parle de CS négatif qu’à propos des liens forts, c’est-à-dire à propos de groupes fortement intégrés comme la famille, la mafia…]
[1] 1977 « A dynamic theory of racial income differences » in Women, Minorities and Employment Discrimination
1981« Intergenerational transfers and the distribution of earnings» in Econometrica, vol. 49
[2] J’ai laissé l’adjectif en anglais car j’ai des doutes sur la traduction et je ne voudrai pas vous induire en erreur.
[3] Notons ici que le capital social tel que le définit Bourdieu renvoie à la troisième fonction (c’est donc une définition instrumentale), alors que le support familial à la réussite et au développement intellectuel des enfants relèvent principalement chez lui du capital culturel (même si les capitaux social et symbolique comptent).
[4] Remarque (personnelle) : ce premier aspect négatif, qui est un effet de composition, découle de la définition même d’un réseau de relations. On pourrait se demander ce que serait un réseau qui n’exclurait pas les outsiders, ce qui pourrait nier l’existence même du réseau. En outre cela revient à s’intéresser aux effets négatifs pour des « non membres », ce qui n’est a priori pas l’objectif de la question : peut-il y avoir des effets négatifs du CS sur ceux qui y ont accès ?
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