RIVIERE Carole (2000), « Les réseaux de sociabilité téléphonique », Revue Française de sociologie, vol. 41, n° 4, pp. 685-718
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L’analyse des réseaux de sociabilité : état des lieux
La particularité des contacts téléphoniques comme générateurs de noms
Les réseaux amicaux et les réseaux familiaux
Vie solidaire ou vie conjugale : un clivage permanent pour comprendre les choix relationnels
Cet article, à travers une analyse des contacts et des relations téléphoniques personnelles qu’entretiennent les individus, s’intéresse aux relations interpersonnelles informelles c'est-à-dire aux liens que tissent les individus spontanément et qui répondent à une moindre obligation sociale.
Tout d’abord, un état des lieux des enquêtes réalisées sur ces relations interpersonnelles est dressé et met en relief que chacune ont une procédure de mesure ego centrée des réseaux de sociabilité qui rend difficile les analyses comparatives. L’observation téléphonique apparaît donc comme une procédure permettant de s’interroger sur les formes de réseaux sociaux.
Ensuite trois modèles de réseaux personnels sont présentés dont chacun répond à une combinaison de différents liens sociaux. Elle démontre également que des réseaux sociaux vont être fondés sur une logique additionnelle c'est-à-dire que d’un côté on va avoir des personnes qui cumulent des contacts téléphoniques et d’un autre côté que d’autres qui n’en ont pas. D’autres réseaux téléphoniques sont fondés sur une logique préférentielle, plus précisément ceux-ci rassemblent des individus qui privilégient des relations intensives.
Enfin, elle met en évidence que de multiples dimensions sociales permettent de comprendre les clivages sociaux. Différents critères sociaux déterminent l’appartenance à tel type de réseaux ce qui permet de comprendre la complexification de l’espace social.
Les enquêtes statistiques ego centrées, consistant à interroger un individu sur ses relations interpersonnelles pour mesurer les réseaux de sociabilité retiennent trois types d’analyses dont chacune repose sur une relation particulière (typologie Milardo).
Ces enquêtes ont pour objet des mesures de densité, de multiplexité, de degré d’homogénéité du réseau d’individus et de ses effets structurants sur les caractéristiques de liens observés. L’inconvénient de ces enquêtes repose sur la fiabilité des résultats et leur caractéristique généralisable. Ce sont des réseaux qui sont restreints, étroits car ils sont composés de proches qui s’entre fréquentent à un rythme soutenu donc cela forme des cliques coupées de l’extérieur.
Ces enquêtes ne se préoccupent pas de la fréquence des interactions. Ce sont des enquêtes qui utilisent plusieurs générateurs de noms donc elles produisent un échantillon plus représentatif de la diversité des relations composant un réseau personnel. Toutefois, cela reste un univers relationnel qui reste particulier car elle sur représente les relations familiales.
C’est une enquête qui s’appuie sur les contacts avec autrui. Elle consiste en une notation par l’individu des contacts personnels qu’il a établi sur un carnet de compte.
C’est une méthode qui reste complexe donc la procédure est lourde. Il ne s’agit pas d’une mesure de la densité et de la multiplexité des relations. Elles ont pour objectif de comprendre la taille, l’étendue des réseaux et d’expliquer comment le réseau traduit des contraintes sociales. Elles donnent une place plus importante aux relations de travail et aux liens plus impersonnels.
L’enquête utilisée ici s’établit de la même manière que celle en face à face mais concerne les contacts téléphoniques donc un univers relationnel particulier.
Cette enquête se déroule d’avril à juin 1997 sur un échantillon de 2200 personnes. L’observation s’effectue pendant deux semaines sur des contacts téléphoniques personnels. Chaque individu note ses appels émis et reçus pour motifs personnels ainsi que la description du numéro.
Le réseau téléphonique est beaucoup plus restreint et moins diversifié que les contacts en face à face. Les pratiques téléphoniques dessinent les contours d’une sociabilité réservée au noyau affectif fort de relations personnelles (famille /amis) et donc laissent peu de place aux relations fluctuantes. En effet, contrairement aux relations en face à face où les français discutent avec environ 9 à 17 interlocuteurs, au téléphone, c’est environ 6 interlocuteurs. De plus 70% des correspondants sont des parents et amis contre 50% de personnes rencontrées. Le téléphone renforce donc des liens préexistants forts. En effet, les français appellent deux fois plus les personnes qu’ils voient quotidiennement.
Carole Rivière mesure donc comment les différentes composantes relationnelles affectent la structure globale des réseaux personnels du point de vue de l’étendue et analyse les modes d’articulations et de cumul des interlocuteurs.
Tous les interlocuteurs ne contribuent pas de la même manière à l’augmentation de la taille du réseau. Les relations affinitaires creusent l’écart entre le nombre de correspondants total des individus qui ont onze interlocuteurs et plus et ceux qui ont un nombre de correspondants inférieur ou égal à quatre.
La qualité du lien téléphonique va ici être analysé c'est-à-dire la fréquence et la durée d’appel en distinguant des liens forts et des liens faibles. Les liens forts sont les relations qu’on entretient avec la famille proche, amis intimes alors que les liens faibles sont des relations avec la famille éloignée, les amis moins intimes, collègues, les voisins ou de simples connaissances. En effet, les relations affinitaires sont caractérisées par des liens faibles au téléphone. En effet, les personnes qui ont un nombre de correspondant supérieur à onze établissent des liens faibles. « Ils ont 5,5 fois plus d’amis intimes 10 fois plus d’amis dit moins proches et 13 fois plus de collègues et 22 fois plus de simples connaissances ».
Ce sont des réseaux de sociabilité tournés vers un pôle exclusif dont l’étendue ne permet pas de rendre compte.
La classification se fait à partir du nombre et de la nature des interlocuteurs. On peut donc distinguer :
Les réseaux extensifs caractérisés par une importance des relations amicales et une étendue du réseau supérieures à la moyenne.
Les réseaux pauvres où les relations de parenté sont fortement représentées, ont pour caractéristique que toutes les catégories d’interlocuteurs sont inférieures à la moyenne. Toutefois, la pauvreté relationnelle est un signe d’intensité de la pratique de la sociabilité téléphonique.
Les réseaux tournés vers les amis où seul le pôle amical est représenté ont pour caractéristique un usage extensif de la pratique téléphonique en effet, ils ont un nombre de communications élevé. Donc, la sociabilité amicale est caractérisé par des réseaux étendus et diversifiés (nombre élevé de communications et d’interlocuteurs).
Les réseaux tournés vers la famille où seul le pôle familial est représenté ont pour caractéristique un usage intensif de la pratique téléphonique en effet, la durée d’appel sur un noyau d’interlocuteurs est importante. Toutefois, ils peuvent faire l’objet d’une grande pauvreté relationnelle.
Les réseaux tournés vers le foyer et les relations de travail où seul le pôle domestique est représenté.
Les critères qui permettent d’expliquer ces 6 types de sociabilité sont divergents : l’âge, la taille, l’agglomération, le diplôme. Mais en ce qui concerne leurs pratiques de sociabilité il faut combiner d’autres facteurs.
Le critère qualitatif des modes de sociabilité ne peut s’expliquer par la compétence sociale. En effet, le fait de cumuler des relations, de développer une sociabilité amicale, familiale renvoie à des contraintes sociales différentes qui ne relèvent pas toujours d’indicateurs de position sociale.
Il existe un lien entre le statut social, le niveau de diplôme et la taille de sociabilité entretenu par le téléphone. Le diplôme explique l’étendue de la taille du réseau. Toutefois, le statut social ne permet de déterminer l’appartenance aux différents types de réseaux préférentiels. La formation des identités sociales ne peut se structurer autour d’une logique unidimensionnelle car il existe des instabilités dans le monde du travail et familial.
L’âge et le statut social sont des facteurs déterminant pour comprendre l’intensité des contacts avec la famille. La vie de couple traduit une hausse des contacts avec les parents mais par une baisse du nombre de relations. Cela explique donc le recentrage quasi exclusif sur des liens de parenté. « Le temps de parole au téléphone de ceux qui vivent en couple est beaucoup moins important que celui des veufs ou divorcés (30 minutes en moins) ».
La vie solitaire entretient un réseau plus étendu que la moyenne. En effet, les personnes qui ont un déficit de lien social en face à face privilégient le contact téléphonique car il apparaît pour eux comme un lien compensatoire à certaines formes de solitude et d’isolement. Alors que le statut social et le niveau de diplôme expliquent la taille et la diversité des réseaux le fait de vivre seul explique la durée des relations téléphoniques.
Les modes de désengagement ou de non engagement de la vie conjugale influencent les orientations préférentielles relationnelles.
Les différents statuts sociaux ont des valeurs divergentes :
Les jeunes attribuent une sociabilité amicale intense notamment ceux qui vivent seuls. En effet, leur durée d’appel et la fréquence de leurs appels sont très importantes. Toutefois, les étudiants vont développer des liens familiaux et diversifier leur réseau d’interlocuteurs. Leur temps de conversation va être important avec les amis mais le nombre de leurs interlocuteurs va être restreint.
La sociabilité téléphonique de la jeunesse va donc reposer sur une intensité des contacts amicaux avec un nombre relativement retreint.
Le fait de réactiver des liens amicaux s’explique par le fait qu’ils aient une plus grande disponibilité pour l’entretien d’un réseau plus diversifié.
L’absence d’intégration conjugale conduit à un éloignement des valeurs traditionnelles portées par la famille et à une recherche d’identité relationnelle porté par les pairs. Les monoparents et les divorcés, fragilisés par une rupture familiale ont un volume de contacts important entraîné par l’étendue et la diversité de leurs réseaux d’interlocuteurs. Cette impression de solitude réactive des liens qui ont tendance à s’effacer dans l’univers des couples. Le contact téléphonique est une alternative forte à un isolement total et à un réconfort ponctuel.
Ils développent une sociabilité familiale intensive et développent le nombre de leurs relations. Ceux-ci ont des durées d’appel supérieures qui compensent leur pauvreté relationnelle. Le téléphone apparaît donc comme un lien alternatif fort pour éviter de glisser vers l’isolement. Ils vont alors être dépendants d’un environnement affectif et identitaire unique en se repliant sur la famille étant donné la fragilisation de leur inscription relationnelle.
Le lien téléphonique pour la vie solitaire représente à la fois un compensateur d’un vide relationnel domestique et un temps libéré.
Toutefois, il existe aussi un effet de la vie hors travail qui explique les différences des réseaux de sociabilité.
Les chômeurs et retraités ont un réseau plus étendu que les personnes actives en emploi. L’appartenance sociale a toutefois encore des incidences. En effet, les anciens ouvriers retraités sont caractérisés par un réseau peu étendu bien qu’ils aient un réseau plus étendu que celui des actifs ouvriers.
Pour les chômeurs quelque soit la catégorie sociale professionnelle, l’étendue de leur réseau de sociabilité téléphonique est plus important. Cela s’explique par le fait de vouloir se protéger du risque d’exclusion.
Ce sont des catégories qui sont associées à des profils relationnels marqués : les retraités vers les amis et les chômeurs vers la famille.
Les retraités compensent leur désengagement au monde du travail par des liens affinitaires (augmentation des relations de voisinage) alors que les chômeurs maintiennent et recherchent des contacts professionnels et des liens affinitaires qui sont de simples connaissances ou amis éloignés. Les liens téléphoniques sont un moyen de maintenir leur intégration sociale, face à une plus grande disponibilité et intensifient leurs relations familiales ou entretiennent des liens de parenté ou de collatéraux.
L’effet d’âge et la situation matrimoniale jouent donc un rôle dans ces cas-là. En effet, les retraités en couple ont beaucoup moins de relations téléphoniques que ceux vivant seuls. Cependant, les retraités vivant en couple tissent plus de relations que les actifs en couple. Avec l’âge, les individus accroissent leurs relations mais les veufs se distinguent en cumulant plus de relations