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Préparation à l'agrégation de sciences sociales. Thème " Les réseaux sociaux "

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fiche de lecture réalisée par Nolwenn Neveu (ENS-LSH)

Social Movements and Network Analysis

Rosenthal et al. (1985)

ROSENTHAL Naomi, FINGRUTD Meryl, ETHIER Michele, Karant Roberta et McDONALD David (1985), "Social Movements and Network Analysis : A case study of Nineteenth-Century Women’s Reform in New York State", American Journal of Sociology, vol. 90, n° 5, mars, pp. 1022-1054

 

Présentation et enjeux de l’analyse

Cet article est une étude de cas des relations réticulaires entre les organisations de femmes dans l’Etat de New-York au cours du 19ème siècle. L’étude est basée sur l’analyse des activités des leaders du mouvement, de leurs affiliations et de leurs parcours.

L’argument central des auteurs est l’idée que les mouvements sociaux apparaissent grâce, et dépendent de, l’existence d’autres mouvements sociaux. Comme tout type de mobilisation, les associations et organisations militantes ont besoin d’acquérir et de développer un certain nombre de ressources (argent, expertise, adhérents,  sympathie de l’opinion publique, réseaux de communication). Les mouvements sociaux sont ainsi analysés comme des réseaux d’organisation. Les liens avec d’autres groupes d’un mouvement social sont des aspects cruciaux pour le développement et la croissance des groupes.

Les auteurs considèrent que, si plusieurs mouvements sociaux existent simultanément, on doit alors être en mesure d’observer entre eux une certaine intégration et des échanges. Ils s’intéressent aux liens que les différentes organisations du mouvement ont créé entre eux, afin de cartographier et d’analyser le réseau de relations.

Une enquête basée sur l’analyse des réseaux

Histoire

Au 19ème siècle les femmes américaines se sont mobilisées dans tous les domaines de la vie sociale, politique, économique et religieuse dans un but de réforme globale. C’est précisément parce que les activités des femmes étaient variées que l’on a des informations sur l’activisme des femmes de l’époque et sur la forme et l’étendue des liens entre les organisations. La plupart des études existant sur les mouvements de femmes ont été menées par des historiens qui insistaient sur la dimension idéologique. Ils se concentraient donc sur les leaders et les programmes. Ce qui intéresse les auteurs c’est de donner une vision générale du mouvement de réforme mené par les femmes et des réseaux qu’elles ont créé. Ils cherchent, pour cela à trouver les ponts entre les biographies individuelles et les mouvements sociaux, et observent les canaux potentiels d’interaction créés par les affiliations multiples des femmes : il s’agit d’observer la structure et l’organisation des liens, et non leur contenu.

Les données

Les auteurs ont recueilli, à partir de dictionnaires biographiques et de livres d’histoire, un échantillon de 202 femmes réformistes sur qui on avait des informations concernant leurs affiliations organisationnelles et leur implication dans le mouvement. Ces femmes, nées entre 1770 et 1890 et, elles sont les dirigeantes de l’activisme réformiste de l’Etat de New-York entre 1840 et 1914. L’étude des affiliations organisationnelles de ces 202 femmes est la base des analyses.

 La méthode

Les auteurs procèdent à une analyse des réseaux, et construisent des matrices d’interaction entre groupe. Cette méthode permet de comprendre les relations internes au mouvement et de mettre à jour des noyaux du mouvement. Les auteurs ont établi une liste des groupes auxquels les membres de l’échantillon étaient affiliées ; en résulta une liste de 1015 organisations. Fut ensuite établie une liste détaillant, pour chaque femme, les groupes et organisations auxquels elle était affiliée. Ces deux listes furent utilisées pour générer une troisième liste détaillant toutes les paires d’organisation qui avaient au moins un membre en commun. Cette troisième liste incluait 10 393 dyades (soit 2% des 514 605 dyades possibles avec 1 015 organisations) et fut utilisée pour générer une matrice illustrant le nombre de liens créés entre chaque paire d’organisations. Chaque organisation avait au moins un lien avec une autre. La matrice permettait un décompte des liens entre les dyades, et procurait la base de l’analyse pour les relations entre organisations. Les auteurs ont ensuite procédé à une analyse de centralité évaluant le nombre d’autres groupes auxquels chaque organisation était lié. Cette analyse de centralité a permis d’identifier les nœuds et du réseau et de distinguer des noyaux de groupes, liés les entre eux mais non aux autre hormis par l’intermédiaire de ponts.

Résultats

Le réseau

 Sur les 1015 organisations recensées, 1004 constituent un seul et même réseau avec une moyenne de 22 liens pour chaque organisation. 94,3 % des dyades ont seulement un membre en commun[1]. Les auteurs constatent en fait un réseau constitué de nombreuses organisations faiblement reliées entre elles, avec un petit pourcentage d’organisations qui sont plus fortement liées.

Centralité

La centralité, l’étendue et la force des liens sont corrélées au nombre d’affiliées. Le fait qu’un groupe soit lié à d’autres organisations centrales détermine également sa propre centralité. L’analyse de la centralité permet de dégager trois organisations centrales : la Women’s Right Convention (253 liens avec 154 organisations), la NWSA (National Women Suffrage Association - 209 liens avec 114 organisations) et la NAWSA (National American Women Suffrage Association – 329 liens avec 232 organisations). A elles seules ces trois organisations fédèrent 5% des liens du réseau. Elles sont les principales voies de cohésion et de coordination et de diversification au sein du réseau. La centralité de ces groupes confirme l’assomption historique selon laquelle, les mouvements pour le suffrage et les droits des femmes ont dominé le mouvement d’activisme réformiste des femmes. Sur les 50 organisations les plus centrale, 35 sont directement reliées à ces trois noyaux, les 15 autres y sont reliés par l’intermédiaire d’un autre groupe. En fait dans tout le réseau, il n’y a pas de groupe qui soit séparé d’un des trois noyaux par plus de 3 liens. Il semble donc que ces trois groupes aient été des relais unifiant le réseau.

Regroupements  

En dehors de ces trois noyaux, les auteurs ont identifié trois regroupements ne rassemblant plus que 36 des 1004 organisations du réseau originel. Le premier des trois regroupements est un ensemble d’associations qui étaient principalement actives au tournant du siècle. Ses principales organisations s’intéressaient au syndicalisme et au droit de vote. Le second groupe est constitué d’un ensemble de clubs féminins aux orientations conservatrices. Ces organisations étaient surtout actives avant la guerre civile. Enfin, le troisième regroupement, centré sur les droits de l’Homme, englobe des associations actives au début de la période. Les groupements sont reliés entre eux par des liens modérés.

Orientation des liens

Pour tenir compte de la longueur de la période prise en considération, les auteurs ont construit des graphes et une matrice orientés. L’orientation d’un lien entre deux associations y est déterminée par la date de la première affiliation d’une femme dans une paire d’organisations. Les sentiers de la participation apparaissaient alors ainsi que le nombre de femmes arrivant dans une association et les chemins par lesquelles elles y arrivaient.

Les efforts organisationnels des femmes entre 1840 et 1914 apparaissent divisés en trois périodes d’activité, et la forme du réseau est très différente selon les périodes. La première période s’étend jusqu’à la fin des années 1860, elle se caractérise par des liens forts et nombreux entre 16 des 18 associations de époque. Les revendications sont centrées sur l’anti-esclavagisme, la tempérance et les droits des femmes. La seconde marque une transition. Tous les groupes furent fondés en 1873 et seuls deux perdurèrent durant la troisième période. L’orientation des liens est très éparse et ne permet pas de dégager un mouvement général. Seul 13 femmes relient les organisations de la première période avec celle de la troisième, indiquant par là que la seconde période fut non seulement « calme », mais marquée par un profond renouvellement du personnel. Il semble, par ailleurs, que l’isolation relative du mouvement pour le suffrage des femmes durant cette période ait été dommageable ; en l’absence d’une base fédératrice les possibilités de créer des associations étaient limitées. La dernière période fut, en revanche, très active, avec un nombre croissant d’organisations liées par des liens forts. La préoccupation centrale était, à cette époque, le suffrage des femmes.

Les auteurs concluent de cette analyse basée sur l’orientation des liens qu’il y eu, durant les trois périodes, des arrangements organisationnels très différents et des structures différentes de contacts entre associations. Ils notent en particulier l’impact différencié du mouvement pour le suffrage et les droits des femmes, qui, pendant la première période, a permis l’intégration des groupes, s’est trouvé plus isolé et marginal pendant la seconde, avant de devenir le groupe unifiant les revendications grandissantes et de plus en plus variées du mouvement des femmes.

Comparaisons

En comparant leurs résultats à ceux des historiens qui, avaient étudié le mouvement des femmes au 19ème les auteurs constatent qu’ils se recoupent, mais que l’analyse des réseaux permet de situer les liens entre organisations dans un contexte structural plus large.

Pour affiner leurs travaux, les auteurs ont comparé les résultats trouvés à l’échelle d’un Etat avec une étude de réseau menée au niveau local sur la ville de Wellsville. Les observations du réseau de Wellsville, donne des résultats très différents de ceux établis à l’échelle de l’Etat. Là, le réseau est petit et compact. Sur les 58 associations qui constituent le réseau de Wellsville, avec 520 membres, 56 constituent un réseau unique avec une moyenne de 26 liens pour chaque association. En outre la période étudiée pour Wellsville ne couvre que 1868-1912 et moins de la moitié des femmes de Wellsvilles (216) étaient affiliées à plus d’une association, ce qui vient renforcer l’hypothèse de l’extrême densité du réseau. Sur Wellsville, 30% des liens potentiels étaient réalisé (contre 2% à l’échelle de l’Etat).

En tenant compte de ces modèles différents, les auteurs concluent que la construction de liens forts entre les organisations locales accroissait l’efficacité et le succès des campagnes pour toutes. En revanche, au niveau national, les leaders disposaient d’autres ressources qui n’étaient pas accessibles au niveau local (par exemple un plus large espace pour l’exercice du charisme personnel, la force du nombre et la possibilité d’activer des liens faibles sur un large réseau). Au niveau local, les femmes s’appuyaient sur des liens forts entre diverses associations alors qu’au niveau national les dirigeantes avaient la possibilité de se concentrer sur un objectif idéologique restreint. L’analyse montre donc que les réseaux des mouvements sociaux se constituent différemment au niveau local et au niveau national. Les activistes locales ne pouvaient pas se permettre d’être aussi sélectives dans la création de leurs alliances que les leaders nationales qui, elles se devaient de maintenir les distinctions idéologiques qui aurait été peu productive au niveau local.

Les frontières du mouvement

Les regroupements dégagés lors de l’analyse, sont les centres de différents mouvements sociaux mais doivent être vus comme des entités liées. L’analyse de réseau, en permettant de distinguer des entités a permis de tracer les frontières d’un mouvement social, opération qui s’était jusqu’alors révélée difficile.

Conclusion

Les découvertes des auteurs peuvent finalement se résumer comme suit ;

-  Les mouvements de réforme dans lesquels les femmes se sont engagées durant les années 1840-1914 étaient étroitement liés.

-  La densité du réseau était le résultat à la fois de l’influence du mouvement pour les droits des femmes et d’un grand nombre de liens faibles.

-  Des regroupements distincts apparaissent quand les trois noyaux sont évacués.

-  Il y a eu trois grandes phases dans la mobilisation des femmes, durant lesquelles des orientations différentes dans les liens montrent des relations différentes entre les organisations.

-  Les dirigeantes nationales étaient plus fermement orientées idéologiquement que les membres à l’échelon local.

Ainsi, l’analyse des réseaux peut être appliquée avec succès à l’examen de données historiques et permet une meilleure compréhension théorique du mouvement social On peut enfin souligner à quel point les auteurs sont attentifs aux travaux de Granovetter : ils soulignent que les liens faibles créent la densité du mouvement, masquent les frontières, et relient les regroupements entre eux. A l’opposé, les liens forts illustrent les attaches des organisations au cœur du mouvement, le plus souvent au sein de mêmes regroupements. Les liens faibles sont des canaux de communications à destination de plusieurs publics alors les liens forts relèvent plus de l’alliance. L’équilibre entre liens faibles et forts pour une organisation est donc un bon indicateur de sa place dans le réseau tandis que le modèle général dessiné par les liens faibles et forts éclaire la nature des relations entre groupes.



[1] / Les liens de 1 ou 2 personnes ont été labellisés de « faibles », ceux de 3 de « modérés » et ceux de quatre ou plus de « forts ».

 

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