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Préparation à l'agrégation de sciences sociales. Thème " Les réseaux sociaux "

fiche de lecture réalisée par Abir Krefa (ENS-LSH Lyon)

Les réseaux sociaux chez Simmel

A partir de :
SIMMEL Georg (1991), Sociologie et épistémologie,
PUF, coll. « Sociologies », traduit de l’allemand par L. Gasparini, introduction de J. Freund
SIMMEL Georg (1999), Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation,
PUF, coll. « Sociologies », Paris, trad. de l’allemand par Lilyane Deroche-Gurcel, première édition allemande 1908

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Sur Simmel, voir aussi la fiche de lecture de Christophe Nicoud sur :

FORSE Michel (2002), « Les réseaux sociaux chez Simmel : les fondements d'un modèle individualiste et structural », in L. Deroche Gurcel et P. Watier (dir.), La Sociologie de Georg Simmel, Paris, PUF

 

 

Table des matières de la fiche de lecture

I. La sociologie, science des formes sociales

II. La sociabilité

III. La détermination quantitative du groupe

IV. Le croisement des cercles sociaux

 

I. La sociologie, science des formes sociales

A partir du chapitre premier de Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation, « Le problème de la sociologie ».

La conscience que toute activité humaine se déroule à l’intérieur de la société et qu’aucune ne peut être soustraite à son influence a conduit à définir la sociologie comme la science de « tout ce qui est humain ». « Celle- ci apparut comme le domaine universel où se retrouvaient aussi bien l’éthique que l’histoire des civilisations, l’économie politique que la science des religions, l’esthétique que la démographie, la politique que l’ethnographie, puisque les objets de ces sciences se réalisaient dans le cadre de la société ». Or ainsi définie, la sociologie ne serait que la somme des domaines traitant jusque- là du social sous ses divers aspects. « elle ne serait qu’un nouveau nom alors que tout ce que tout ce qu’elle désigne est déjà établi dans son contenu et dans ses relations ». Faire de la sociologie une science dotée d’un objet autonome exige donc de renoncer à faire d’elle la science de tous les phénomènes sociaux

C’est sur la base d’une séparation conceptuelle entre les formes et les contenus de la socialisation que la sociologie deviendra une science dotée d’un champ disciplinaire spécifique. « Il y a société là où il y a action réciproque de plusieurs individus. Cette action réciproque naît toujours de certaines pulsions en vue de certaines fins ». « tout ce que les individus recèlent comme pulsions, intérêts, buts, tendances, états et mouvements psychiques, pouvant engendrer un effet sur les autres ou recevoir un effet venant des autres- voilà ce que je définis comme le contenu, en quelque sorte la matière de la socialisation. Ces matières qui emplissent la vie, ces motivations qui l’animent, ne sont pas encore en elles- mêmes d’essence sociale. Dans leur donné immédiat et dans leur sens pur, la faim ou l’amour, le travail ou le sentiment religieux, la technique ou les fonctions et les produits de la vie intellectuelle ne représentent pas encore la socialisation ; au contraire, ils ne la constituent que quand ils modèlent à partir de la coexistence d’individus isolés certaines formes de collectivité et de communauté qui ressortissent du concept général d’action réciproque ». « la socialisation est donc la forme, aux réalisations innombrables et diverses, dans laquelle les individus constituent une unité fondée sur ces intérêts…et à l’intérieur de laquelle ces intérêts se réalisent ».

Le fait que formes et contenus de la socialisation se présentent dans la réalité de façon indissociable n’empêche pas d’extraire par l’abstraction les formes des contenus : « l’abstraction scientifique sépare ces deux éléments, indissolublement liés dans la réalité » et ce à la manière de la géométrie qui ne s’intéresse qu’aux formes spatiales des corps alors qu’aucune de ses formes ne se présente dans la réalité séparément de ces derniers.

Le concept de société recouvre deux significations : elle est l’ensemble complexe des individus socialisés, mais aussi la somme des ces formes relationnelles sans lesquelles les individus ne sauraient constituer la société au premier sens du terme. La science de la société au deuxième sens du terme a pour objet « les forces, les relations et les formes par lesquelles les hommes se socialisent, et qui par conséquent, étudiées de façon autonome, font ‘‘la société’’ sensu strictissimo ».  

Ainsi, tout comme la géométrie, la sociologie abandonne à d’autres sciences l’étude des contenus qui se présentent dans ses formes. Mais si la géométrie est parvenue à partir d’un nombre relativement restreint de déterminations fondamentales à construire tout le champ des formes possibles, on ne peut espérer réduire les formes de la socialisation, ne serait- ce qu’approximativement, à des éléments simples dans un avenir prévisible.

Se référant implicitement à la querelle allemande des méthodes ( à « l’alternative devant laquelle il est d’usage aujourd’hui de placer toute les sciences- tendent- elle à trouver des lois intemporelles ou bien à représenter et faire comprendre des processus uniques.. »), Simmel considère que les formes pures de la socialisation peuvent être considérées « en fonction de lois, purement situées dans la structure objective des éléments, dont il est indifférent qu’elles soient réalisées dans le temps et l’espace », mais qu’elles peuvent aussi être considérées « en fonction de leur apparition en tel lieu et à tel moment, en fonction de leur développement historique à l’intérieur de groupes déterminés ».

La sociologie s’est jusqu’à présent principalement limitée à l’étude des formes les plus visibles de la socialisation, à savoir l’Etat et les organisations politiques, les institutions religieuses, les classes sociales et les formes d’organisation familiales. Ce n’est pas à ces structures massives que Simmel entend consacrer ses réflexions. « en dehors de ces phénomènes très largement visibles, qui s’imposent à l’attention dans tous les domaines par leur étendue et leur importance extérieure, il y a une quantité infinie de formes relationnelles et d’actions réciproques humaines plus petites ». « Ce sont elles qui produisent la société telle que nous la connaissons ». Il utilise la métaphore des grands organes, le cœur, le poumon, qu’il oppose aux tissus moins facilement repérables, innommés pour la plupart, sans qui les organes cependant n’auraient pu constituer un corps vivant. « la socialisation ne cesse de nouer, de dénouer et de renouer ses liens entre les hommes, c’est un flux et une pulsation éternels qui relient entre eux les individus, même lorsqu’elle ne va pas jusqu’à produire de véritables organisations ». L’étude des formes les moins visibles de la socialisation occupe une place particulière dans la démonstration de Simmel : s’il réussit à prouver que les structures sont présentes et contraignent l’action des individus là où elles ne le semblent guère, il aura prouvé la pertinence qu’il y a à définir la sociologie comme l’étude des formes de la socialisation. La  sociabilité en fournit le terrain privilégié.

II. La sociabilité

A partir du chapitre 3 de Sociologie et Epistémologie, « la sociabilité, exemple de sociologie pure ou formale ».

La sociabilité apparaît à partir du moment où les formes conquièrent leur autonomie, leur « vie propre » et se libèrent de tout « enracinement dans un contenu ». Ces formes se développent alors « pour elles- mêmes et pour l’attrait qui en rayonne grâce à cette libération ». Les hommes se réunissent en groupements économiques, en clans familiaux ou en associations culturelles par nécessité, pour satisfaire certains de leurs intérêts. Toutefois, « par- delà ces contenus particuliers, toutes ces socialisations s’accompagnent d’un sentiment propre et de la satisfaction qu’il procure, du fait qu’on est justement socialisé ». « l’impulsion de sociabilité délie par sa propre force le simple processus de socialisation de l’ensemble des réalités de la vie pour en faire une valeur en soi et un bonheur ». La sociabilité représente la forme pure de la société, « qui s’élève en principe au- dessus de tout contenu spécifique, et rassemble toutes les « sociétés » qui se laissent caractériser unilatéralement en une figure pour ainsi dire abstraite, tous les contenus se dissolvant dans le simple jeu de la forme ».

Simmel définit la sociabilité comme « la forme ludique de la socialisation ». Dans la mesure où elle ne possède aucun contenu, la sociabilité est entièrement tournée vers les personnalités. « Ainsi, le processus reste exclusivement limité dans ses conditions comme dans des effets à ses supports personnels ; les qualités personnelles d’amabilité, d’éducation, de cordialité, les charmes de toutes sortes décident du caractère de la rencontre purement sociable ». Mais justement parce que tout y converge vers les personnalités, ces dernières ne doivent pas s’affirmer de manière trop individuelle. La sociabilité exclut que s’y exprime ce qui est trop intime, trop personnel. C’est pourquoi « le sens du tact est tellement important dans la société, parce qu’il assure l’autorégulation de l’individu dans ses rapports personnels avec les autres, là où aucun intérêt extérieur ou immédiatement égoïste ne se charge de cette tâche ». Ce serait un manque de tact que de laisser libre cours à sa bonne ou mauvaise humeur, ses irritations ou dépressions, la lumière ou l’obscurité de sa vie privée.

Simmel met l’accent sur la structure essentiellement démocratique de toute sociabilité, parce qu’elle exclut tout ce est personnel et tout ce qui est « tout à fait objectif » ; elle exclut la richesse et la situation sociale, l’instruction et la réputation, les aptitudes exceptionnelles et les mérites de l’individu. « La sociabilité crée, si l’on veut, un monde sociologiquement idéal : en elle, la joie de l’individu particulier est absolument liée au fait que les autres soient également à leur aise. Dans ce cas, personne ne saurait éprouver de satisfaction au prix de sentiments entièrement contraires à ceux de l’autre » ce que d’autres formes sociales tolèrent parfaitement. La sociabilité est « un jeu au cours duquel on fait comme si on était des égaux ». Paradoxalement, les structures sont bien présentes dans toute relation de sociabilité : au moment même où les individus font comme s’ils étaient des égaux, les structures sociales sont bien présentes dans les consciences

La conversation révèle dans quelle mesure la sociabilité effectue l’abstraction des formes d’actions réciproques. « dans les moments sérieux de leur vie, les hommes parlent à cause d’un contenu qu’ils veulent communiquer ou sur lequel ils veulent s’entendre. Dans la sociabilité au contraire, le discours devient sa propre fin…au sens de l’art de la conversation, avec ses propres lois artistiques » et pour que ce jeu puisse continuer à trouver sa satisfaction dans les seules formes, il ne faut pas que le contenu prenne un poids propre.

III. La détermination quantitative du groupe

A partir du chapitre 3 de Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation.

Simmel entend ici montrer comment des différences purement quantitatives au sein des groupes modifient les relations des membres du groupe, comment elles entraînent des différences structurelles au sein des groupes. Entre deux groupes numériquement différents, la différence n’est pas uniquement de degré ou quantitative, elle est une différence de nature. D’une part, certaines formations ne peuvent survivre au- delà ou en- deçà d’un certain nombre des éléments les constituant. D’autre part, les modifications quantitatives du groupe débouchent sur d’autres formations. Le nombre apparaît comme l’élément constitutif de certains groupes. Ainsi, le socialisme (au sens de communisme) n’a jamais pu être possible que dans des groupes restreints. C’est que le principe de réciprocité et d’égalité entre ce que chacun donne et ce qu’il reçoit de la collectivité exige qu’une comparaison soit établie qui n’est peut être possible que dans des cercles restreints. Le nombre apparaît aussi vital à l’existence de certains groupements confessionnels ou sectes dont l’extension ferait éclater le lien qui maintient unis les différents membres et qui repose largement sur leur position d’exclusion et d’opposition par rapport à des cercles plus grands.

Simmel observe aussi que les petits groupes se caractérisent par un radicalisme sociologique plus fréquent que dans les grands groupes. Le vecteur du radicalisme sociologique, qu’il distingue du radicalisme de contenu, est « l’abandon sans réserve de l’individu à la tendance du groupe, la stricte délimitation par rapport aux formations voisines exigées par l’autoconservation du groupe, l’impossibilité de faire entrer dans ce cadre étroit une grande variété d’aspiration et de pensées plus larges ». La cohésion des petits groupes repose sur le bannissement des aspirations et des désirs individuels. La cohésion vient de ce que les liens interpersonnels et d’interconnaissance y sont aisés.

Les groupements plus larges doivent donc inventer d’autres vecteurs de cohésion. C’est à travers des institutions, une bureaucratie et une administration, des valeurs et des normes que leur cohésion peut être acquise. Les relations sont ici en quelque sorte médiatisées par ces derniers alors que le lien est direct au sein des cercles étroits.

Que des différences quantitatives bouleversent la structure des groupes est démontré lorsque l’on fait varier les différents membres d’un groupe dans des proportions identiques. Ce sont alors les relations elles- mêmes entre ces différents membres qui s’en trouvent modifiées. C’est le cas en particulier du rôle joué par les éléments qui détiennent de l’influence ou du pouvoir. Un millionnaire dans une ville de 10000 habitants n’aura pas la même influence que chacun des 50 millionnaires dans une ville de 500000 habitants. Lorsque 10 membres d’un parti de 50 personnes menacent de faire sécession, l’enjeu est autrement plus grand que lorsque 4 membres d’un parti de 20 personnes brandissent la même menace. Il est ainsi démontré que « la relation des éléments sociologiques ne dépend pas seulement des grandeurs relatives de ces éléments, mais aussi de leurs grandeurs absolues ».

Simmel s’attarde sur un exemple particulier : combien de personnes faut- il inviter pour qu’elles forment une « société » au sens de la vie mondaine du terme et non une réunion ? Encore une fois, c’est le nombre qui détermine si on est en présence d’un cercle intime ou au contraire d’une « société » caractérisée par l’impersonnalité des relations et un certain anonymat. « Il est clair que ce ne sont pas les relations qualitatives entre l’hôte et ses invités qui sont décisives sur ce point ; et l’invitation de 2 ou 3 personnes qui n’ont avec nous aucun lien formel ou intime, ne constitue toujours pas une société alors que c’est pourtant le cas si nous invitons ensemble nos 15 plus proches amis. » Voilà qui prouve que c’est « toujours le nombre qui est décisif, bien que sa grandeur dans tel ou tel cas dépende naturellement de la nature et de l’étroitesse des relations entre les éléments ». Un simple changement d’ordre numérique fait ainsi passer à une catégorie sociologique tout à fait particulière. L’augmentation du nombre a pour effet d’écarter les traits individuels pour trouver un dénominateur commun. Le nombre est vecteur d’anonymat et d’impersonnalité. Les relations entre les invités d’une soirée mondaine sont très lâches comme le montre l’analyse du bal où l’on change facilement de partenaire. La proximité physique entre les partenaires, qui peut paraître paradoxale, est justement rendue possible par le caractère impersonnel et anonyme de la relation et par le fait que tous soient les invités d’un seul hôte, ce qui constitue une garantie et une certaine légitimation réciproque, autrement dit, une certaine entente tacite sur les règles du jeu. Ces traits de la « grande société » sont clairement liés à un nombre minimal de participants. Parfois, il suffit qu’une seule personne vienne s’y ajouter pour qu’un cercle intime de quelques personnes prenne le caractère de « grande société ».

Etude de la dyade : de l’unité à la dualité une césure se produit : le nombre deux permet l’instauration de relations tout à fait nouvelles : l’amour et l’amitié, mais également le secret, dans la mesure où il n’y a de secret que s’il est partagé. Pour Simmel, le secret ne saurait dépasser le nombre deux sans risquer qu’il soit transmis en chaîne.

La relation duale ne forme toutefois pas d’entité « supra- individuelle » autonome. La relation de chacun est tournée vers l’autre et non vers un groupe. Il suffit par ailleurs que l’un des membres s’en retire pour qu’elle disparaisse. Cette relation est précaire et tributaire de chacun ce ses deux membres.. Cette dépendance réciproque entre les membres dans la mesure où elle ne saurait constituer une totalité dépassant les éléments, est aussi la base de l’intimité. Le caractère intime des relations à deux est lié au fait qu’elles ne constituent pas une unité supérieure à leurs éléments individuels. Les relations duales autorisent mieux l’expression des particularités des membres que celles composées d’un plus grand nombre. Cela tient au fait que dans les unions duales, il n’existe pas de majorité qui puisse s’imposer aux individus, ce qui peut se produire avec l’introduction d’un tiers. Napoléon préférait ainsi un Consulat à trois membres qu’une dualité parce qu’en gagnant à sa cause un seul collègue, il pouvait dominer l’ensemble.

La relation à deux favorise plus que celle à plusieurs l’individualisation relativement poussée des partenaires. Ce fait explique pourquoi les femmes sont moins accessibles à l’amitié que les hommes : pour Simmel, elles sont le sexe le moins individualisé ; or « l’amitié est une relation qui dépend entièrement de l’individualité de ses éléments, peut- être encore plus que le mariage qui contient bien des choses supra- individuelles, indépendantes de la particularité des personnes, à cause de ses formes traditionnelles, de ses normes sociales et de ses intérêts matériels ». La particularité des membres qui composent le couple marié est naturelle ; l’amitié seule repose sur une différence d’origine personnelle. Ce qui explique que les amitiés vraies et durables sont en général rares à un faible niveau de développement personnel. La femme moderne, fortement différenciée, présente une aptitude accrue aux relations d’amitié.

Etude de la triade : C’est avec le passage de la dualité à la triade qu’intervient une rupture structurelle remarquable. « dans une socialisation à trois, le groupe peut subsister même si une personne le quitte ».

L’introduction du tiers dans une structure duale : « chaque élément y apparaît comme une instance de médiation entre les deux autres et présente donc une double fonction : lier et séparer » :

*lier parce qu’à la relation immédiate entre par exemple A et B vient s’ajouter la relation médiate qui leur vient de leur rapport commun à C. le lien indirect vient renforcer le lien direct. Deux éléments sont reliés non seulement par la ligne droite, mais encore par une ligne brisée.

*séparer parce que le lien indirect vient perturber le lien direct : l’introduction du tiers est celle d’un spectateur, d’un intrus : « il n’y a pas de relation entre trois personnes, si intime soit- elle, où chacun soit ressenti à l’occasion par les deux autres comme un intrus ».

C’est pourquoi « les couples froids, où les époux sont étrangers l’un à l’autre, ne souhaitent pas d’enfant, parce qu’il lie…pourtant, il arrive aussi que des couples très passionnément amoureux ne veulent pas d’enfant parce qu’il sépare. L’unité métaphysique qu’ils ne souhaitaient réaliser que l’un avec l’autre, leur est à présent en quelque sorte tombée des mains et ils la voient devant eux comme un tiers, quelque chose de physique, une médiation entre eux. Mais pour ceux qui rechercheraient une unité immédiate, une médiation doit forcément représenter une séparation, comme un pont qui tout en reliant deux rives, permet aussi de mesurer la distance qui les sépare ».

Au- delà de la triade, l’introduction d’éléments supplémentaires ne modifie pas aussi radicalement la structure du cercle. « un couple avec un enfant a un tout autre caractère qu’un couple sans enfant, alors qu’il ne se distingue plus de façon aussi significative qu’un couple avec deux enfants ou plus ».

La triade engendre trois formes typiques de regroupements qui ne sont pas possibles avec deux éléments. Au delà de la triade, ces formes ou bien sont exclues, ou bien ne connaissent qu’une extension quantitative sans que les formes soient modifiées

A. le juge impartial et le médiateur

Dans le mariage monogamique, l’enfant ou les enfants constituent souvent le 3ème élément qui clôture le cercle et maintient la cohésion du groupe. Deux phénomènes peuvent se produire :

*La naissance de l’enfant consolide la liaison directe entre les époux, quand elle accroît l’amour entre ces derniers.

*La relation de chacun des parents à l’enfant instaure un lien nouveau et indirect entre les parents par les mêmes préoccupations qu’ils portent à l’enfant.

Le tiers peut aussi jouer le rôle d’un juge impartial qui peut prendre la figure soit du médiateur impartial, soit de l’arbitre.

Le tiers peut être impartial soit parce qu’il se situe au- delà des opinions et des intérêts divergents, sans être touché par eux, soit parce qu’il participe de façon égale aux deux. Dans les deux cas, son rôle consiste à retraduire le conflit en termes d’une opposition objective. Le rôle du médiateur est plus simple à jouer dans le premier cas. Ainsi, les conflits sociaux en Angleterre ont souvent été résolus en faisant appel à une instance médiatrice extérieure aussi bien au monde ouvrier qu’à celui du patronat.

Si l’impartialité du médiateur ne peut être effective que si celui- ci n’attache aucun intérêt aux opinions des parties, le rôle du médiateur n’est toutefois possible que s’il a un intérêt subjectif pour les personnes qu’il faut concilier. Auquel cas il ne chargerait pas de la fonction de médiateur. Celui- ci est donc « en même temps éloigné de la signification objective et intéressé par sa signification subjective ».

Dans le 2ème cas, le médiateur doit son rôle au fait non pas qu’il est totalement étranger aux intérêts contradictoires des deux parties, mais qu’il participe de façon égale aux intérêts opposés.

Exemples : cas des évêques qui intervenaient dans le passé entre le pouvoir laïc régnant sur leur diocèse et le pape, mais aussi de l’employé d’administration impliqué dans les intérêts particuliers de son district et qui peut jouer efficacement le rôle de médiateur si ceux- ci s’opposent aux intérêts généraux de l’Etat dont il est le fonctionnaire.

Le médiateur est toutefois ici dans une position qui peut être inconfortable, dans la mesure où il peut être soupçonné de ne pas avoir de position équilibrée. Sa situation est plus délicate encore quand ce ne sont pas des domaines d’intérêts aussi distincts qui lient le tiers à l’une et l’autre partie, comme dans le cas des conflits familiaux.

« C’est pourquoi, si on choisit un médiateur, on préférera, toutes choses égales par ailleurs, celui qui est également désintéressé à celui qui est également intéressé ».

L’arbitre : tant que le tiers fonctionne comme vrai médiateur, la fin du conflit est entièrement entre les mains des parties. Mais en choisissant un arbitre, elles ont remis cette décision finale entre les mains d’un autre. Le recours volontaire à un arbitre implique une confiance subjective plus grande en l’objectivité du jugement que toute autre forme de décision.

Le médiateur est donc celui qui sauve l’unité du groupe menacé d’éclatement.

B. Le tertius gaudens

ie celui qui tire profit d’un conflit existant pour satisfaire un intérêt personnel.

Deux modes de manifestation de cette figure : deux parties sont ennemies et par conséquent rivalisent pour obtenir la faveur d’un tiers ; ou bien deux parties rivalisent pour obtenir la faveur d’un tiers et sont par conséquent ennemies. Cette différence n’est pas anodine dans la mesure où elle aura un effet important sur le devenir de la constellation. Dans le premier cas, l’animosité entre les deux parties rivales préexistant à la présence du tiers ne disparaît pas lorsque le tiers rejoint l’une d’entre elles. Dans le second au contraire, la poursuite des hostilités une fois que le tiers aura accordé sa faveur à l’une ou l’autre devient sans objet.

Exemple du premier cas : les petits partis parlementaires qui, dans un système dominé par deux grands partis, peuvent très facilement tirer profit de la rivalité qui oppose ces derniers. Lorsque le rapport des forces entre les deux partis rivaux est équilibré, le parti tiers peut obtenir des avantages qui sont sans proportion avec sa force comparée à celle des deux autres.

Exemple le plus pur du second type : la clientèle dans une économie fondée sur la libre concurrence. La lutte des producteurs pour séduire le consommateur donne à ce dernier une plus grande indépendance que s’il devait s’approvisionner auprès d’un seul fournisseur, et lui permet d’obtenir les biens à un moindre prix et à une meilleure qualité.

L’existence d’un conflit réel entre deux membres n’est cependant pas nécessaire à la stratégie du tertius gaudens, qui peut découler de la simple dualité. Ainsi si B est redevable à A d’une certaine tâche nettement délimitée, et que celle- ci passe de B à C et à D, qui devront se la partager, alors A sera peut être tenté d’imposer à chacun d’entre eux un tout petit peu plus que la moitié, si bien qu’il en tire un profit supérieur dans l’ensemble que si cette tâche était entre les mains d’un seul.

C. Divide et impera

Contrairement au cas précédent, le tiers suscite ici le conflit intentionnellement en vue d’acquérir une position dominante. Deux éléments à l’origine unis ou dépendants l’un de l’autre face à un tiers sont dressés l’un contre l’autre par celui- ci.

1.Il peut s’agir, dans un but préventif, d’empêcher l’association de deux éléments qui pourraient s’unir contre le tiers. Se rangent ici les interdictions légales d’associations politiques dont l’existence en tant qu’associations séparées est pourtant tout à fait tolérée.

2. La séparation des éléments prend une forme active, et non simplement prohibitive, quand le tiers fait naître en eux la jalousie pour conserver sa position dominante. Dans l’ancien Pérou, une tribu nouvellement vaincue était scindée en deux tribus aux forces comparables et on imposait à leur tête un chef à chacune, avec une petite différence hiérarchique entre ces derniers. C’était le meilleur moyen de provoquer une rivalité entre eux, qui empêchait toute action unitaire de la région soumise contre ses maîtres. Un statut tout à fait égal, de même qu’un statut très différent, aurait permis une action commune : dans le premier cas, lors d’une éventuelle action, un véritable partage égal du pouvoir aurait alors été plus facile à réaliser que toute autre relation. Dans le second cas, le commandement de l’un des deux était facile à obtenir.

3. La forme la plus brutale du divide et impera consiste à déclencher le combat positif entre deux éléments. L’art du tiers réside ici dans la distance qu’il sait garder avec l’action qu’il déclenche. Il doit susciter par des harcèlements, des calomnies, des flatteries, de faux espoirs, un «état d’excitation belliqueuse » tout en se faisant invisible. Les Vénitiens étaient maîtres dans cette technique. Pour s’emparer des biens des nobles de la terra ferma, leur méthode consistait à distribuer de hauts titres de noblesse à des gentilshommes plus jeunes ou de naissance un peu inférieure. L’indignation des plus âgés et plus nobles suscitait des conflits entre les deux parties, sur quoi le gouvernement de Venise confisquait en toute légalité les biens des coupables.

Dans la vie quotidienne on trouvera souvent des situations intermédiaires entre ces différentes stratégies. Simmel rappelle que la typologie qu’il a établie n’est qu’un outil destiné à rendre le réel intelligible et ne prétend pas épuiser celui- ci. Ainsi, « les exemples où l’un des concepts constitués pour ces formes de relations se présente isolément, dans toute sa pureté sont certes les outils indispensables de la sociologie, mais ils sont à la vraie vie de la société ce que les formes spatiales à peu près exactes qui servent à exemplifier les théorèmes de la géométrie sont à la complexité infinie des formations concrètes de la matière ». Dans les constellations binaires ou ternaires, Simmel s’est intéressé aux relations internes du groupe, non au groupe dans son ensemble et dans son rapport à d’autres groupes. C’est ce qu’il se propose de faire ici. Un groupe de nombre est historiquement d’une importance particulière pour les divisions sociales : le dix et ses multiples. Le dix possède une dignité particulière dans les répartitions sociales, parce qu’il a pour fondement le fait empirique et pratique des dix doigts de la main. Ce nombre est tenu pour une force de cohésion et d’unité à l’intérieur de groupes assez grands. En témoigne la coutume, qui remonte à la plus haute Antiquité, consistant à décimer des divisions de l’armée en cas de mutinerie, de désertion. Un groupe formé de dix éléments est tenu pour une unité qui peut être représentée par un seul individu.

Il s’agit toujours pour Simmel de montrer comment le nombre confère à un groupe des propriétés objectives.

IV. Le croisement des cercles sociaux

Simmel croit, dans des termes qui ne sont pas sans rappeler ceux de Tönnies sur la Gesellschaft et la Gemeinshaft ou de Durkheim sur la distinction entre solidarités « mécanique » et « organique », déceler un mouvement général caractéristique de la modernité. Enserrés dans les sociétés traditionnelles dans des cercles sociaux où l’appartenance est liée à la naissance, et où elle relève par conséquent du « hasard » les individus des sociétés modernes entrent dans des associations où le motif d’adhésion est le partage d’intérêts communs et relève donc de la liberté du sujet : « l’individu se voit d’abord dans un environnement, qui, relativement indifférent à son individualité, l’enchaîne à sa destinée et lui impose de vivre étroitement lié à ceux auprès desquels le hasard de sa naissance l’a placé ». Au cours de la vie de l’individu et au fur et à mesure du processus de civilisation, aux cercles « naturels » et ou locaux tels la famille viennent s’ajouter les cercles sociaux fondés sur le partage d’intérêts communs : « De nouveaux cercles de contact se constituent, qui recoupent sous les angles les plus variés les cercles précédents, relativement plus naturels ».

Que les cercles locaux cèdent la place à des associations fondées sur d’autres critères, telle la profession, est illustré par l’évolution du mode d’appartenance aux syndicats britanniques sous l’effet de l’industrialisation. Les critères de recrutement des syndicats, d’abord locaux et où l’adhésion d’ouvriers venus d’autres espaces géographiques était malaisée, sont progressivement remplacés par des critères professionnels. Dans le premier cas, l’identité d’abord géographique du syndicat l’incitait à nouer des contacts avec les associations de même localisation géographique.

Les liens sociaux innés et « organiques » (terme que Simmel utilise lui- même)  sont de plus en plus concurrencés par les liens librement choisis. Simmel voit dans ce mouvement un facteur accroissant la liberté individuelle et s’y déclare par conséquent favorable. La Renaissance vit l’apparition de cercles intellectuels recrutant dans les milieux professionnels sociaux et géographiques les plus divers. Ces communautés d’esprit, dont l’exemple le plus connu est « la République des savants » permettait, contre la séparation médiévale des cercles et des classes sociales, à des gens venus d’horizons divers, qui souvent restaient encore fidèles aux professions les plus diverses, de participer ensemble, activement ou passivement, à des idées et des connaissances, croisant de façon la plus variée les formes et les divisions de la vie qui avaient existé jusque- là ». Se réunissaient ainsi dans cette communauté d’esprit « le pauvre moine érudit et le puissant capitaine ou la brillante princesse ».

Le nombre de cercles auxquels appartient l’individu est l’un des indicateurs qui permet de différencier les sociétés modernes des sociétés traditionnelles : ce nombre est plus élevé dans les premières que dans ces dernières. Les divers cercles d’appartenance de l’homme moderne peuvent être la famille dans laquelle il naît, celle qu’il fonde, celle de sa femme ; son métier qui peut à son tour l’intégrer à plusieurs autres, la communauté nationale, la classe sociale, les diverses associations dont il fait partie, les réseaux sociaux les plus divers. Ces cercles peuvent se situer sur un point d’égalité ou constituer l’appartenance originelle à partir de laquelle l’individu se tourne vers un cercle plus éloigné.

Au Moyen- Age, certains cercles moins individualisants ont permis à l’individu d’appartenir à des cercles qui dépassent l’appartenance locale. En Allemagne, la Hanse était une alliance de ville à ville et permettait d’avoir part à un cercle d’activités qui pouvait aller jusqu’à dépasser les frontières de l’Empire. Les corporations intégraient l’individu dans des associations s’étendant sur toute l’Allemagne. Ces configurations présentent la particularité d’intégrer l’individu non pas comme individu, mais en tant que membre d’un cercle. L’association d’associations fait donc entrer l’individu dans un grand nombre de cercles, mais qui ne se recoupent pas. l’association médiévale était gouvernée par l’idée que seuls des égaux pouvaient s’unir. C’est pourquoi les villes s’unirent d’abord à des villes, les couvents à des couvents, etc.L’individu en tant que tel n’entrait pas dans l’association plus large, si bien que sa nouvelle appartenance ne lui ajoutait pas un facteur d’individualisation personnelle. Ces associations d’associations marquent la transition de l’association médiévale qui ne permettait pas à l’individu d’appartenir à d’autres cercles vers les associations modernes.

Pour Simmel, les groupes dont l’individu fait partie constituent un système de coordonnées tel que chaque coordonnée nouvelle qui vient s’y ajouter le détermine de façon plus nette. Un individu est défini par l’ensemble de ses relations, par les cercles auxquels il appartient. Or plus ces derniers sont nombreux, plus la probabilité que ces cercles forment une combinaison unique est élevée. Si la pluralité des appartenances sociologiques est génératrice de conflits internes pouvant menacer l’individu de dualité psychique, elles n’en ont pas moins un effet stabilisateur qui renforce l’unité de la personne, car plus la variété des appartenances est grande, plus le moi prend conscience de son unité.

Le clergé catholique offre l’exemple unique d’un cercle qui traverse tous les autres cercles existants par ailleurs, en même temps qu’il se caractérise par l’absence complète de croisement de cercles dans les individus. Si en effet le recrutement du clergé était très large, si tout individu pouvait embrasser une carrière ecclésiastique et ce indépendamment de ses autres appartenances sociales et en particulier de classe, le clergé « isolait complètement de sa couche sociale l’individu dont il s’emparait », en particulier en lui imposant le célibat. Le mariage représente en effet un lien social si déterminant que l’individu accueilli dans un autre cercle ne peut se consacrer entièrement à son deuxième rôle. Les conséquences du mariage pour les autres liens sociaux sont d’ailleurs dans bien des cas si considérables qu’on peut presque classer les associations selon qu’elles tolèrent facilement ou non le mariage de leurs membres.

La détermination sociologique de l’individu sera d’autant plus grande que les cercles déterminants seront plutôt juxtaposés que concentriques. Des cercles qui se rétrécissent progressivement, comme la nation, le statut social, le métier, telle catégorie à l’intérieur de celui- ci, n’assigneront pas à la personne qui en fait partie une place particulièrement individuelle, parce que le plus étroit d’entre eux implique à lui seul qu’elle fait aussi partie des autres. Pourtant, des cercles concentriques a priori peuvent agir sur les individu comme s’ils étaient juxtaposés et indépendants. Les droits anciens, quand un individu s’est rendu coupable d’un délit subit un double châtiment en fournissent un exemple éclairant. A Francfort, vers la fin du Moyen Age, quand le membre d’une corporation n’avait pas satisfait pas ses obligations militaires, il était puni à la fois par les dirigeants de la corporation et par le Conseil de la ville.

Les cercles concentriques apparaissent comme une étape intermédiaire entre la situation où l’individu n’appartient qu’à un seul cercle, à celle où juxtaposés, ils se rencontrent dans une seule et même personne. Le simple fait que l’individu relie de nouvelles associations à un lien qui jusque- là était le seul, qui le déterminait de façon unilatérale, suffit à lui donner une conscience plus forte de son individualité ou du moins à affaiblir le rôle des anciennes associations. C’est pourquoi les représentants des liens existants s’opposent à la constitution des ces nouveaux liens, lors même que ceux- ci ne leur font aucune concurrence de par leur contenu.

La différenciation des statuts à l’intérieur des cercles peut être un facteur d’individuation. Dans la mesure où les hauteurs des positions qu’une personne occupe dans différents groupes sont complètement indépendantes les unes des autres, on peut voir apparaître des combinaisons surprenantes : dans les pays où le service militaire est obligatoire, un homme occupant une très haute position sociale et intellectuelle peut avoir à se soumettre à un sous- officier. A Paris, la guilde des mendiants a un « roi » élu, qui n’est à l’origine qu’un mendiant comme les autres « mais qui ne l’empêche pas de bénéficier d’honneurs et de privilèges véritablement princiers- ce qui est peut- être l’alliance la plus extraordinaire et la plus individualisante d’infériorité dans une position et de supériorité dans une autre ». Il importe donc de s’interroger sur les positions structurales des individus à l’intérieur des cercles auxquels ils appartiennent.

Les besoins instinctifs de l’homme vont dans deux directions opposées : la concurrence et l’alliance. « Il veut éprouver des sentiments et agir avec les autres, mais aussi contre eux ». L’appartenance d’un individu à une multiplicité de cercles, dans lesquels la proportion de concurrence et d’alliance est très variée, lui ouvre la possibilité infinie de combinaisons individualisantes. Le besoin de développer son individualité poussera l’individu à choisir certains cercles au croisement desquels il pourra se situer et dont la réunion- l’un offrant pour l’essentiel la forme de l’alliance, l’autre celle de la concurrence- lui apportera un maximum de détermination individuelle. Lorsqu’une forte concurrence règne au sein d’un cercle, ses membres rechercheront ainsi d’autres cercles qui soient autant que possible dépourvus de concurrence. Ainsi s’explique la prédilection des commerçants pour les associations amicales. Inversement, l’aristocratie, où existe une forte conscience de classe reposant sur l’alliance entre ses membres, est attirée par les cercles où règne la concurrence, telles les associations sportives.

Afin de s’assurer de la conformité des comportements, les cercles développent un honneur spécifique : honneur de famille, d’officier, de commerçant, etc. Cet honneur est spécifique en ce sens que ce qui est tenu pour déshonorant du point de vue d’un cercle peut parfaitement être considéré comme un honneur du point de vue d’un autre. Ainsi, le spéculateur peut s’autoriser des pratiques que sa conscience de classe professionnelle couvre avec bonne conscience, mais qui sont généralement tenues pour peu honorables.

Le concept d’honneur a pris le relais dans la gestion du contrôle social des contraintes rigoureuses d’autrefois.

Simmel examine les effets de la division du travail et de la différenciation sociale sur les cercles sociaux.

Chez les ouvriers, la différenciation du travail a d’abord donné naissance à des branches différentes, mais la conscience de classe naissante au 19ème réunit ce que ces dernières ont en commun pour constituer un nouveau cercle social. C’est le statut de salarié qui constitue le dénominateur commun des ouvriers, quelle que soit leur branche d’activité. L’extension de l’industrie, plaçant des centaines et des milliers d’ouvriers exactement dans les mêmes conditions objectives et personnelles a rendu la solidarité entre les différentes branches d’autant plus nécessaire que la division du travail se développait.

Simmel montre aussi comment l’émergence du concept de « femme » en tant que structurant des cercles sociaux tournés vers la défense des intérêts des femmes n’allait guère de soi. En effet, « la situation sociologique de la femme individuelle avait jusqu’ici quelque chose de très singulier ; c’est justement son caractère le plus général, qui la place avec toutes les autres sous le concept le plus large…qui l’empêchait d’être solidaire des autres femmes, parce que cela la cantonnait dans les limites de sa maison, qui lui interdisait d’aller plus loin que les cercles relationnels donnés par le mariage, la famille, la vie mondaine, éventuellement par les œuvres charitables et la religion ». C’est l’industrialisation et le développement du travail féminin qui lui est liée qui tend à défaire l’isolement sociologique de la femme, conséquence de son absorption par la maison. « Beaucoup de femmes se sentent déjà au croisement des groupes qui les relient d’une part aux personnes et aux contenus de leur vie personnelle et d’autre part aux femmes en général ».

L’industrialisation a donc clairement engendré de nouvelles appartenances réunissant sous forme abstraite des situations individuelles diverses. « elle extrait le cercle supérieur du cercle plus individuel, dans lequel il n’existait auparavant qu’à l’état latent. Mais elle peut aussi détacher les uns des autres des cercles qui étaient absorbés par un seul. Lorsqu’il existe une faible division du travail, l’activité professionnelle occupera une position centrale qui absorbe toutes les autres. La corporation régulait ainsi toutes les activités de ses membres. Celui qui entrait en apprentissage chez un maître devenait en même temps un membre de sa famille, etc ; l’activité professionnelle était le centre de la vie tout entière, y compris bien souvent la vie politique et la vie sentimentale.

 

 

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Section de Sociologie