cycle de conférences
"Au fil du travail des sciences sociales"

De la démo-cratie en Amérique

Claude Rosental
Chargé de recherche au CNRS

jeudi 13 mai 2004 à 18 heures

Durée : 1h14

La rencontre a eu lieu dans le Grand Amphithéâtre de l'ENS-LSH

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Selon Tocqueville, "ce n'est point par de longues et savantes démonstrations que se mène le monde" (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Garnier-Flammarion, 1981, Vol. II, p. 55). Nous nous attacherons à discuter cette affirmation en fonction d'une fraction des résultats d’un programme de recherche visant le développement d’une sociologie historique des formes de démonstration. L'analyse partira d’une enquête portant sur les conditions de développement à la NASA, au cours des années 1990, d’un logiciel sophistiqué destiné à la préparation des missions spatiales. L’étude des conditions de cette recherche permettra de mettre en lumière la nature et les enjeux du recours à une forme particulière de démonstration, les démos informatiques. Nos observations font apparaître les démos comme l’une des principales sources de mise en forme de l’activité et des relations des chercheurs en intelligence artificielle et en logique informatique de la Silicon Valley, dans la région de San Francisco. L’examen des conditions de possibilité des démos, des contraintes qui pèsent sur leur exercice et de leurs usages conduit à identifier des démarches capitalistes en matière de production démonstrative. Il révèle également la mise en place d’un régime démo-cratique aux Etats-Unis, consacrant le pouvoir non pas tant de la foule, par un droit de regard sur l’univers fermé des laboratoires, que de celui des démos et de leurs utilisateurs privilégiés, les démonstrateurs, véritables capitalistes de la science.

Qui est Claude Rosental ?

Les travaux de Claude Rosental s'inscrivent en sociologie, histoire et philosophie des sciences, et portent plus particulièrement sur la logique et le travail démonstratif. Il mène actuellement ses recherches au SHADYC (laboratoire commun du CNRS et de l'EHESS) et à l'Institute for Advanced Study (School of Social Science) à Princeton. Son dernier ouvrage s'intitule La trame de l'évidence. Sociologie de la démonstration en logique (Paris, Presses Universitaires de France, 2003).

Pour en savoir plus :
Le site personnel de Claude Rosental :
http://claude.rosental.free.fr

 

Les "démos", un objet sociologique

Une présentation des recherches de Claude Rosental,
par Muriel Mille et Agnès Surry (élèves de 1ère année, ENS-LSH)

A partir de ROSENTAL Claude, « De la démo-cratie en Amérique, formes actuelles de la démonstration en intelligence artificielle », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2002

Le travail de Claude Rosental, qui s’inscrit dans le vaste domaine de la sociologie de la science, se focalise actuellement sur des formes particulières de démonstrations scientifiques : les « démos ». Il s’agit d’un « huis clos où un démonstrateur commente le fonctionnement d’un dispositif afin d’illustrer la validité d’un formalisme, d’une méthode ou d’une approche spécifique ». Cette analyse part d’une enquête portant sur les conditions de développement à la NASA, au cours des années 1990, d’un logiciel sophistiqué destiné à la préparation des missions spatiales.

1. Nature et enjeux du travail démonstratif, usage des «démos », contraintes et conditions de possibilités propres à cet exercice

L’exercice des démos est très éloigné des tâtonnements d’un travail de laboratoire, il ne s’agit absolument pas d’expérimenter, de rechercher, de tester en présence d’un public le fonctionnement d’un dispositif. Le propre de la démo, qui peut être envisagée comme une véritable mise en scène, est de déployer un scénario longuement préparé. La démo est un show où, comme l’indique son nom, on ne fait que donner à voir. Ainsi, Claude Rosental souligne le caractère hybride de la démo en montrant qu’elle se situe entre la démarche probatoire et une conduite ostentatoire.

L’usage des démos marque fortement la structure de l’espace de travail des chercheurs. En effet, les démos sont au centre des interactions entre chercheurs et acteurs externes. A ce titre les démos constituent de véritables interfaces entre le domaine scientifique et le monde extérieur. Il y a un enjeu stratégique dans l’usage des démos puisqu’elles permettent aux chercheurs d’entrer en contact avec des institutions susceptibles de leur apporter de nouvelles ressources.

Le champ des démos est très large puisqu’il dépasse largement celui du secteur scientifique pour toucher les universités, et diverses organisations. Comment expliquer un tel essor ? Le propre des démos est de dépasser l’abstraction que peut constituer un article en donnant à voir de façon imagée un raisonnement. Une démo permet donc l’obtention de résultats plus « tangibles » et donc plus convaincants, plus efficaces. La pratique des démos doit donc être liée au type de relations qui se nouent entre pratiques savantes et démarches entrepreneuriales. Elle est au centre des relations entre chercheurs, industriels et administrateurs.

2. La dynamique capitaliste propre aux « démos » : vers un régime démo-cratique

Les démos sont aussi un enjeu de pouvoir. Elles constituent un outil important des luttes imparfaitement maîtrisées auxquelles se livrent les partisans de diverses théories et approches de la logique informatique et de l’intelligence artificielle.

De plus l’effort démonstratif des chercheurs de la NASA fait l’objet d’une capitalisation particulière dans le monde éducatif. Les démos et leur adaptation sur Internet se prêtent fort bien aux démarches de vulgarisation scientifique et aux situations pédagogiques. Ainsi les chercheurs se retrouvent en première ligne pour gérer les représentations publiques de leur activité. Par le néologisme démo-cratie, Claude Rosental décrit ce processus de démocratisation de la science via l’usage des démos. L’allusion à Tocqueville fait, alors, référence à la capitalisation de l’effort démonstratif qui fait de la NASA une véritable entreprise scientifique capitaliste. La démocratisation de la science via l’usage des démos est donc inextricablement liée à la naissance de nouveaux capitalistes de la science.

Le travail de Claude Rosental pose la question du traitement d’un objet à première vue non sociologique, puisque à travers l’étude des « démos », il montre en quoi cet appareil informatique démonstratif est au centre des interactions à l’œuvre dans l’activité de recherche. L’attention portée à l’objet « démos » permet de mettre en évidence le manque d’autonomie du champ de la recherche en intelligence artificielle et en logique informatique de la Silicon Valley. En effet, les chercheurs, les universitaires, les entrepreneurs, les représentants de diverses institutions militaires et le grand public interagissent dans ce domaine pour former de nouvelles instances d’évaluation de la recherche scientifique.

 

Publications récentes de Claude Rosental

Ouvrages

2003 : La trame de l’évidence. Sociologie de la démonstration en logique, PUF, coll. « Sciences, modernités, philosophies », 367 pages, 27 € [présentation]

2001 : [avec C. Murphy] Introduction aux méthodes quantitatives en sciences humaines et sociales, Paris, Dunod

Articles et contributions

2003 : "Richesse et ivresse de la démonstration. Les textes scientifiques en logique", in J. M. Berthelot (dir.), Figures du texte scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, p. 275-297

2003 : "Certifying Knowledge : The Sociology of a Logical Theorem in Artificial Intelligence", American Sociological Review, vol. 68, August, p. 623-644

2003 : [avec V. Paravel] "Les réseaux, des Objets Relationnels Non Identifiés ? Le cas de la communication électronique dans la recherche", Réseaux, 118, juillet, p. 237-270.

2002 : "Quelle logique pour quelle rationalité ? Représentations et usages de la logique en sciences sociales", Enquête, vol. 2, pp. 69-92

2002 : "De la démo-cratie en Amérique. Formes actuelles de la démonstration en intelligence artificielle" Actes de la recherche en sciences sociales, n° 141-142, pp. 110-120, mars [présentation]

2000 : "Les travailleurs de la preuve sur Internet. Transformations et permanences du fonctionnement de la recherche", Actes de la recherche en sciences sociales, 134, p. 37-44

2000 : "La production de connaissances certifiées en logique : un objet d'investigation sociologique", Cahiers Internationaux de Sociologie, Vol. CIX, juil.-déc., p. 343-374

1998 : "Histoire de la logique floue. Une approche sociologique des pratiques de démonstration", Revue de Synthèse, vol. 4 (4), p. 575-602

1998 : "Le rôle d'Internet dans l'évolution des pratiques, des formes d'organisation, et des réseaux de la recherche", Annales des Mines, février, p. 103-108

 

 

 

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