Outsiders

Howard S. Becker (1985)

BECKER Howard (1985), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, trad. fr. 1985 (1ère éd. 1963), 248 p.

Note de lecture par Marlène Benquet (ENS-LSH)

imprimer cette page

Vous pouvez visionner la conférence de Howard S. Becker à l'ENS-LSH
>> Cliquez ici pour voir la vidéo...

1. Le double sens de « outsider »

Il s’agit ici de définir les catégories de « outsider », de « déviance » et de « norme » de manière à expliciter l’objet d’étude de Becker et le cadre théorique dans lequel s’inscrit son travail.

Un outsider désigne dans une première acception un individu supposé avoir transgressé une norme, et donc considéré comme étranger au groupe social dans lequel cette norme est véhiculée. Cependant, l’individu étiqueté comme étranger peut ne pas accepter la norme selon laquelle on le juge. Il en découle un second sens du terme : le transgresseur peut estimer que ses juges sont étrangers à son monde et sont donc eux-mêmes des outsiders.

La définition de la déviance est fonction des groupes sociaux ; tous les groupes ne nomment pas déviance les mêmes comportements. Ceci doit nous amener à poser que « les phénomènes de déviances lient étroitement la personne qui émet le jugement de déviance, le processus qui aboutit à ce jugement et la situation dans laquelle il est produit. »
Cette compréhension de la déviance s’oppose à plusieurs types de définition du phénomène. Tout d’abord la conception la plus simple de la déviance est surtout statistique : est déviant ce qui s’écarte de la moyenne. Mais cette définition laisse de coté la notion de transgression qui est au cœur de la sociologie de la déviance. La conception de la déviance produit d’une analogie médicale définit la déviance comme quelque chose d’essentiellement pathologique, qui relèverait de la présence d’un « mal ». Dans ce cadre, le comportement d’un homosexuel ou d’un toxicomane est considéré comme le symptôme d’une maladie mentale. Mais la déviance est alors définie indépendamment du jugement qui est porté sur l’acte, puisque celui-ci est considéré comme déviant en lui-même. Plus relativiste, une autre conception sociologique définit la déviance comme un défaut d’obéissance aux normes du groupe. Cette définition est proche de celle de Becker mais elle ne fait pas une place suffisamment grande aux ambiguïtés qui peuvent exister entre les normes des différents groupes sociaux dans lesquels est socialisé l’individu.

Face à ces différentes compréhensions de la déviance Becker pose que la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis, mais une conséquence de l’application par le groupe social de normes et de sanctions à un transgresseur. La déviance est donc le produit d’une transaction effectuée entre un individu ayant transgressé une norme et un groupe social, elle est le produit d’une interaction sociale.

Mais cette définition implique de poser la question de la constitution des normes en référence auxquelles sont définis les déviants. Les normes sociales sont créées par des groupes sociaux spécifiques qui, soit sont en mesure de convaincre la majorité du groupe du bien fondé de ces normes, soit l’imposent à un ensemble d’individus. Loin d’être le produit d’un accord unanime les normes sociales font l’objet de désaccords et de conflits, car elles relèvent de processus politiques.

2. Types de déviance : un modèle séquentiel :

La déviance doit donc être définie en fonction de deux critères : l’accomplissement ou non d’un acte n’obéissant pas à la norme, et la considération par le groupe de cet acte comme déviant. Ce double critère permet de distinguer quatre situations représentées dans le tableau suivant.

 
Obéissant à la norme
Transgressant la norme
Perçu comme déviant
Accusé à tort
Pleinement déviant
Non perçu comme déviant
Conforme
Secrètement déviant

Becker cherche à comprendre la genèse du comportement déviant, en dépassant les modèles synchroniques, qui proposent une explication en termes de facteurs concomitants et qui se basent sur l’analyse multivariée. Ces modèles supposent une simultanéité, et laissent échapper la dimension temporelle. Il oppose à cette perspective un modèle séquentiel, en utilisant le terme de carrière déviante, par analogie à la carrière professionnelle, qui prend en compte chaque phase de changement, de passage d’une position à une autre. Il distingue ainsi quatre étapes de la carrière déviante : la première étape est la transgression de la norme. Celle-ci ne suffit pas à désigner le sujet comme déviant. Il faut que cette transgression ne soit pas qu’occasionnelle. La deuxième étape, l’engagement, survient lorsque la transgression est plus régulière. Elle implique alors l’entrée dans un mode de vie et un changement d’identité. L’engagement n’est possible que si les individus « apprennent à participer à une sous culture organisée autour d’une activité déviante particulière ». C’est le moment de la socialisation de la déviance. La troisième phase, une des plus cruciales, est la désignation publique. Etre reconnu publiquement comme déviant a des « conséquences importantes sur la participation ultérieure à la vie sociale et sur l’évolution de l’image de soi de l’individu », dans le sens où l’identité change aux yeux des autres, où l’individu acquiert un nouveau statut. L’identité déviante est perçue comme la caractéristique principale, sur laquelle les autres se basent pour définir l’intégralité de la personne déviante. C’est en quelque sorte une prédiction auto réalisatrice, car « la manière dont on traite les déviants équivaut à leur refuser les moyens ordinaires d’accomplir les activités routinières de leur vie quotidienne. En raison de ce refus, le déviant doit mettre en ouvre des pratiques routinières illégitimes ». La dernière étape est l’adhésion à un groupe déviant, qui entraîne deux types de conséquences: les groupes déviants élaborent des rationalisations dans le but de légitimer l’identité déviante, ce qui permet de penser positivement sa différence et de mettre en congruence ses valeurs et l’image de soi. De plus, l’appartenance à un groupe déviant facilite la perpétuation des pratiques déviantes, la sous culture déviante possédant un stock de savoir-faire et d’expérience collective concernant les manières de garder secrètes les pratiques déviantes.

3. Comment on devient fumeur de marijuana

Becker étudie donc un exemple de carrière déviante qui est celle des fumeurs de marijuana. Il s’agit ici de décrire les différentes étapes de la carrière par lesquelles l’individu doit passer pour devenir fumeur de marijuana. L’analyse en terme de carrière implique donc que ce ne soient pas des motivations conscientes ou inconscientes qui, sur le modèle psychiatrique, conduiraient les individus à fumer, mais qu’à l’inverse, ce soient les comportements déviants qui, au fil du temps, produisent la motivation déviante. Devenir fumeur implique un apprentissage visant la capacité à utiliser la marijuana pour le plaisir.
Or cet apprentissage suppose tout d’abord que le novice soit mis en situation de fumer par la fréquentation d’un groupe habitué à cette pratique. Il faut ensuite qu’il apprenne à fumer correctement de manière à ce que la drogue lui fasse des effets. Mais la présence de ces symptômes ne suffit pas. L’individu doit être capable d’en prendre conscience et de les relier à la prise de drogue. Enfin le novice doit apprendre à aimer les effets de la drogues. Il s’agit d’apprendre à coder des sensations qui peuvent être perçues au départ comme alarmantes ou pénibles de manière positive. C’est seulement le passage par ces différentes phases de la carrière qui permet l’engagement véritable dans une carrière de fumeur.

4. Utilisation de la marijuana et contrôle social

« Un individu n’adopte un mode de consommation régulier de la marijuana que s’il a appris à l’aimer, mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante : il doit aussi apprendre à maîtriser les puissants contrôles sociaux qui font apparaître son usage comme immoral ou imprudent. »

Becker étudie trois types de contrôle auquel l’utilisateur doit faire face. Tout d’abord il lui faut être capable de mettre en place son propre système d’approvisionnement. Si les premières expériences se sont déroulées sans que l’individu n’ait à se procurer de la marijuana, l’individu ne peut devenir un fumeur régulier qu’en réglant lui-même le problème de son approvisionnement. Deuxièmement, le fumeur doit s’arranger pour que sa pratique reste secrète auprès des non-fumeurs. Il s’agit donc de contrôler sa pratique en fonction des relations qu’il entretient avec des non-fumeurs. Plusieurs stratégies sont possibles. Il peut soit faire cesser ses relations avec ceux qui tentent de le décourager de fumer, soit apprendre à cacher les effets de la drogue quand il est en présence de non-fumeurs (sur son lieu de travail par exemple). Enfin le fumeur doit apprendre à définir sa pratique comme non-immorale en mettant en place un ensemble de stratégies de justification et de rationalisation.

5. La culture d’un groupe déviant : les musiciens de la danse

Il peut sembler étrange de s’intéresser aux musiciens de jazz, activité tout à fait légale, dans une étude sur la déviance. Mais Becker considère que « leur culture et leur mode de vie sont suffisamment bizarres et non conventionnels pour qu’ils soient qualifiés de marginaux par les membres plus conformistes de la communauté ». Le problème de cette sous culture vient de la volonté très forte de ses membres de contrôler les ingérences extérieures, celles du public, qui visent à leur imposer un type de musique « commerciale » qui ne correspond pas à l’image que ces musiciens se font d’eux-mêmes. De là découle le choix angoissant que doit faire un musicien de jazz entre une carrière à succès, qui lui assure un revenu et une vie confortables, et le respect des normes artistiques puristes, qui implique un mode de vie marginal. Ceux qui choisissent cette dernière voie se renferment dans l’isolement et l’auto-ségrégation, entrant ainsi dans un « cycle de déviance croissante ».

Les musiciens de jazz se définissent eux-mêmes par opposition avec les « caves », terme qui désigne les personnes qui sont le contraire de ce que sont ou devraient être les musiciens. Celui-ci se pense comme un être possédant un don qui devrait le soustraire à tout contrôle de la part des non musiciens. Dans ce cadre, tous les comportements qui témoignent du non respect des conventions sociales sont valorisés et admirés. Le musicien commercial considère aussi que son public est composé de caves, mais il sacrifie sa propre estime et celle des autres musiciens aux gratifications qu’entraîne le choix d’une carrière à succès.

6. Les carrières dans un groupe professionnel déviant : les musiciens de danse

Il s’agit ici de comprendre quelles sont les conséquences pour la carrière professionnelle d’un individu quand celle-ci se déroule dans un groupe professionnel déviant.

Le musicien s’attend à changer de travail souvent. Il mesure sa réussite en comparant les emplois qu’il occupe sur une hiérarchie informelle prenant en compte le revenu, le prestige musical et les horaires de travail. L’assurance d’obtenir du travail est fonction des relations que l’individu a nouées dans le milieu. Mais l’appartenance à ce milieu suppose que les relations de l’individu avec sa famille n’interfèrent pas trop avec ses engagements professionnels. Le mariage, par exemple, fait courir le risque d’une lutte continuelle à ce sujet, ce qui peut conduite à l’arrêt de la carrière dans le milieu déviant.

7. L’imposition des normes

Etant donné que Becker a défini la déviance comme le produit d’une interaction entre un individu et un groupe social appliquant à l’individu transgresseur de ces normes une sanction, on ne peut réduire une sociologie de la déviance à l’étude des individus déviants. L’analyse de cette interaction implique l’étude des individus créateurs de normes.

Pour qu’une norme soit effective il faut qu’elle soit appliquée, ce qui suppose que quelqu’un attire l’attention sur l’infraction et ait donc intérêt à faire punir cette transgression des normes. Ainsi dans certaines situation -par exemple dans les cas de vol à l’intérieur de l’entreprise-, les deux parties, -les voleurs et la direction de l’entreprisse- peuvent avoir intérêt à ne pas rendre public l’infraction.

Les normes sont le produit de la précision et de la particularisation de valeur permettant de régir des situations de la vie sociale supposant que des mesures soient prises. Les normes définissent ainsi les actions autorisées et interdites. Mais cette séquence peut être rétroactive. Ainsi certaines normes sont définies uniquement en référence à des intérêts particuliers et sont justifiées a posteriori par la mobilisation d’une valeur morale.

Mais pour que normes soient définies à partir des valeurs générales puis appliquées, il faut que quelqu’un se charge d’exiger leur formulation et leur application : ces individus peuvent être nommés des « entrepreneurs de morale ».

8. Les entrepreneurs de morale

Le créateur de norme est un individu qui n’est pas satisfait des lois car un certain type de comportements qu’il juge choquant n’est pas condamné par le système juridique. Il entreprend donc une « croisade pour la réforme des mœurs » dans le but d’obtenir une modification de la lesgislation. La croisade peut réussir et aboutir à la création d’une nouvelle loi, ou échouer et aboutir à la dissolution du groupe ou à sa reconversion.

Mais une fois la nouvelle loi édictée encore faut-il que celle-ci soit appliquée. Ceux qui font appliquer les lois -la police par exemple- ne s’intéressent pas au contenu des lois mais uniquement à l’exécution de toutes les lois quelles qu’elles soient. Pour les exécuteurs de la loi, le classement des individus dans la catégorie de déviant dépend d’un ensemble de facteur qui sont le produit d’une évaluation assez personnelle de ce qu’est un individu déviant. Ainsi, « le classement effectif dans la catégorie des déviants d’une personne qui a commis un acte déviant dépend de plusieurs facteurs (...) :sentiment des représentants de la loi qu’à un moment donné, pour justifier leur emploi, ils doivent manifester qu’ils font leur travail ; degrés de déférence témoignée envers ceux-ci par le fautif ; intervention de l’intermédiaire dans le processus judiciaire ;place du genre d’acte commis dans la liste de priorité des représentants de la loi ». Celui qui fait appliquer les lois peut entrer en conflit avec le créateur de normes s’il est trop coulant dans sa manière de faire appliquer le texte.

Donc la déviance est toujours le résultat d’initiatives d’autrui, c’est-à-dire qu’aucun acte de déviance ne pourrait exister si quelqu’un n’avait pas au préalable fait exister une norme. Mais la déviance est aussi le produit d’initiatives à un second niveau. Pour qu’elle existe, il faut qu’existent des individus spécialisés dans l’imposition de la norme c’est-à-dire dans l’application des normes sociales. La déviance est donc le résultat d’un conflit entre deux groupes d’individus qui poursuivent chacun leur intérêt, les uns en faisant édicter une norme, les autres en la transgressant.

9. L’étude de la déviance : Problème et sympathie

Les études de la déviance se confrontent à un certain nombre de difficultés. Tout d’abord il n’existe pas suffisamment de données sur le mode d’existence des déviants. Ensuite les études sur le comportement des déviants sont inadéquates pour fonder des théories, car elles ne sont pas assez nombreuses. Cette carence s’explique en particulier par les difficultés qu’il y a en raison même du caractère caché des actes déviants, à rencontrer et à se faire accepter pour le sociologue des individus considérés comme déviants.
Mais à ces problèmes techniques s’ajoutent des phénomènes moraux plus compliqués à maîtriser. La sociologie, pour décrire les actions des déviants, doit adopter le point de vue de l’individu enquêté, puisque c’est de ce point de vue dont il faut rendre compte. Mais le chercheur pourra alors avoir le sentiment de présenter une vision tronquée de la réalité en faisant l’apologie de celui sur lequel porte l’enquête. Becker répond ainsi à cette difficulté : le chercheur n’a pas à rendre compte de « la réalité » mais de la réalité dans laquelle sont engagés les individus enquêtés.

10. La théorie de l’étiquetage : une vue rétrospective (1973)

Le développement des théories sociologiques de la déviance centrant l’analyse sur les interactions existant entre les individus stigmatisés comme déviants et ceux portant cette accusation a contribué à l’élaboration de l’expression « théorie de l’étiquetage ». Or Becker rappelle que l’étude de l’opération d’étiquetage n’est qu’un type d’explication non exclusive des pratiques des déviants. En effet « on peut suggérer que la définition d’un individu comme déviant puisse dans telles circonstances, l’inciter à adopter certaines lignes de conduite sans affirmer pour autant que les hôpitaux psychiatriques rendent nécessairement fou ou que la prison transforme toujours ceux qui y passent en criminel invétéré. » En d’autres termes, établir les conditions (l’existence de normes sociale) et les effets (la marginalisation) de la stigmatisation d’une pratique comme déviante, ce n’est pas dire que cet étiquetage crée la pratique. En cela, l’analyse des phénomènes d’étiquetage n’est pas une théorie mais un point de vue, une perspective destinée à apporter un nouvel éclairage sur des phénomènes sociaux encore obscurs. A l’expression « théories de l’étiquetage » mieux vaudrait donc substituer celle de « théories interactionnistes de la déviance ».

Ces théories se fondent sur la compréhension des déviances comme action collective. La déviance n’est donc pas le produit de la psychologie individuelle, ce n’est pas un acte isolé dont il faudrait rendre compte, c’est un acte inscrit dans un réseau complexe d’actions et défini diversement par chacun des acteurs en présence.

Ces théories précisent aussi le positionnement de la sociologie face aux problèmes moraux. En effet ces théories sont à la fois critiquées parce qu’elles défendraient la déviance en adoptant sur elle le point de vue des déviants, et parallèlement car elles ne s’opposeraient pas suffisamment nettement à la notion même de déviance en ne travaillant que sur des objets constitués socialement comme déviant, alors que beaucoup d’autres sont tout aussi choquants mais pas ne sont pas constitués comme tel. Or le travail du sociologue est indépendant de ces valeurs. Ceci dit le sociologue en tant que professionnel et le sociologue en tant que citoyen ne se laisse pas aussi facilement distinguer dans la pratique. En effet, le travail du sociologue soulève constamment des questions éthiques, les choix d’objet sont fonction des valeurs et ces mêmes valeurs sont constamment nourris du travail sociologique.

 

ENS-LSH
Sommet de la page
Section de Sociologie