Notes de lectures

Nicolas Duvoux (2009)
L'autonomie des assistés

par Cédric Frétigné

Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Université Paris-Est Créteil Val de Marne, CIRCEFT.

L'autonomie des assistés. Sociologie des politiques d'insertion, Paris, Presses universitaires de France, coll. "Le lien social", 2009

Nicolas Duvous était invité à l'ENS Lyon le jeudi 11 mars 2010, dans le cadre du cycle de conférences "Au fil du travail des sciences sociales"

 

L’autonomie est une fiction nécessaire au développement d’une relation entre les allocataires du RMI et les travailleurs sociaux en charge de leur suivi. Il s’agit bien d’une fiction, puisqu’elle repose sur une pétition de principe que la réalité des faits peut à tout moment démentir. Nécessaire, cette fiction l’est d’autant plus que la norme d’autonomie est sujette à des applications à géométrie variable. A minima est-il donc attendu de l’allocataire qu’il souscrive à cette figure imposée de l’autonomie. Quelle que soit la forme de l’insertion visée (entrée en formation, recherche d’emploi, accès un logement indépendant, prise en charge thérapeutique, etc.) et quel que soit par ailleurs l’état de l’autonomie réelle de l’allocataire dans ses démarches, il est attendu de lui une marque d’adhésion au projet d’autonomisation que lui prête l’institution en la personne du travailleur social. Partant, Nicolas Duvoux se donne pour objectif de « comprendre le sens de l’expérience vécue des allocataires du RMI à partir des relations qu’ils entretiennent avec la norme d’autonomie présente dans le contrat d’insertion qui ouvre théoriquement le droit à l’allocation » (p. 27).

Le corpus est composé de 70 entretiens semi directifs réalisés avec des franciliens signataires d’un contrat d’insertion. Essentiellement urbains, certains sont toutefois domiciliés en zone rurale. Quelques entretiens, en couple, permettant de bénéficier du point de vue d’ayants droit.

Il ressort de l’enquête une partition en trois groupes. Au plus près de la norme institutionnelle, des allocataires développent une forme d’« autonomie intériorisée ». La signature d’un contrat d’insertion et la relation avec les travailleurs sociaux qui l’accompagne sont perçues comme une opportunité, un point d’appui pour mener à bien les démarches visant l’insertion. Tout en permettant de subvenir au quotidien, l’allocation elle-même rend possible la poursuite de démarches relativement coûteuses (envois postaux, frais de déplacement, garde-robe, etc.). Bien qu’y adhérant, certains allocataires sont dans l’incapacité de mettre en œuvre la norme d’autonomie. Cette « autonomie contrariée » est le fait de personnes dont l’état de santé ou l’éloignement du marché du travail constitue un frein à l’« employabilité ». Leurs contraintes familiales sont parfois telles qu’elles ne peuvent matériellement pas se comporter en individu autonome. L’installation dans le dispositif est négociée avec le travailleur social. Des rationalisations multiples permettent à l’allocataire de tenir à distance le spectre du maintien définitif au RMI. Les plus éloignés des formes d’insertion valorisées institutionnellement nourrissent un « refus de la dépendance ». La pédagogie de l’autonomie instaurée par les conseillers d’insertion leur paraissant, dans leur cas, proprement irréaliste ou par trop contraignante, ces allocataires marquent leur distance avec des professionnels dont ils délégitiment l’action. Manière de préserver – précisément – un espace d’autonomie, ils font un usage proprement instrumental du dispositif.

L’expérience de la norme institutionnelle d’autonomie est le pivot autour duquel Nicolas Duvoux organise son propos. Il distribue alors le matériau discursif recueilli en fonction d’une règle de proximité-distance à la norme idéale d’autonomie. Cela lui permet ainsi d’ériger trois types qui, sans surprise, s’inscrivent sur un continuum éloignant progressivement de la norme établie. L’« autonomie intériorisée » correspond bien au cas d’allocataires faisant corps avec cette norme idéale. L’« autonomie contrariée » introduit des lézardes dans la pratique de l’autonomie au regard des impuissances consacrées des allocataires. Le « refus de la dépendance » atteste enfin de la mise à distance de cet idéal normatif.

L’orientation choisie par l’auteur ouvre sur une série d’interrogations restées toutefois sans réponse. Puisqu’il apparaît que l’ordre normatif dominant est mis en débat par certains, on peut interroger la légitimité d’une reprise, par le sociologue lui-même, de l’idéal normatif pour en faire, sans sourciller, un idéal-type. Par ailleurs, peut-on se satisfaire d’une sociologie des écarts à la norme (présumée dominante) ? La pluralisation des ordres normatifs incite au contraire à repérer les normes auxquelles les allocataires adhèrent effectivement et les pratiques qu’ils mettent en œuvre en leur nom. Dans son annexe méthodologique, Nicolas Duvoux rapporte qu’il a parfois pratiqué l’observation. Il ne fait toutefois pas usage de ses observations dans le corps principal de son livre. Les mobiliser aurait assurément permis de qualifier en plein (à quelles normes adhèrent effectivement les allocataires et qu’en font-ils au quotidien) plutôt qu’en creux (l’écart plus ou moins prononcé à la norme institutionnelle idéale d’autonomie) les formes de l’autonomie des assistés qu’il se propose de travailler.

 

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